Cyclorama de Gettysburg. Source : http://www.d-toolsblog.com/newsletter/tannoy-series-loudspeakers-key-component-putting-visitors-field-picketts-charge/

La frontière entre le monde et son image dans Ubik

J’ai lu Ubik (1969) pour la première fois en 2002, il me semble. C’était le second roman de Philip K. Dick que je lisais, et je n’ai jamais cessé de m’exclamer à sa lecture comme un de mes amis l’ayant lu sous l’effet substances illicites : « Whoua, qu’est-ce que c’était que ça !?… ». Résumons : des « semi-vivants » cryogénisés errent dans un monde virtuel qui régresse dans le temps jusqu’en 1939… Avec ou sans psychotropes (mon ami a testé pour moi), son effet demeure incroyablement puissant.

Bien avant que le réalisateur Jean-Pierre Gorin ne propose à Philip K. Dick d’écrire son adaptation pour le cinéma, et avant un hypothétique film actuellement en préparation, le cinéma et ses procédés sont omniprésents dans le roman Ubik. En effet, le monde comme illusion prend de manière récurrente chez Philip K. Dick la forme du cinéma, ou d’autres moyens de reproduction d’images ou de sons. Dans ses œuvres, et avec une virtuosité impressionnante dans Ubik, Dick a réactualisé la conception des philosophes présocratiques grecs d’idios koinos (monde intérieur) et de kosmos koinos (monde extérieur) en poussant le lecteur à s’interroger sur le bien-fondé de la notion de frontière entre ces deux mondes.

Existe-t-il une frontière entre naturel et artificiel, entre le réel et son image ? Telle est la question posée par Philip K. Dick, qui rappelle par ses fictions que la frontière marque une séparation entre ce qui est contrôlé et ce sur lequel on n’a pas de contrôle : elle peut être la séparation entre deux pays, dont l’État de l’un n’est pas maître de l’autre, mais aussi séparation entre la civilisation occidentale et les terres dites sauvages, vierges. Entre le prévu et l’imprévu, le créé et le naturel. C’est pourquoi l’écrivain prend soin d’ouvrir le huitième chapitre d’Ubik, avant que tous les objets ne « retournent » à leur aspect de 1939, par la description des « grands rideaux aux motifs peints à la main qui dépeignaient les étapes de l’ascension de l’homme, depuis les organismes unicellulaires du cambrien jusqu’aux premiers engins volants plus lourds que l’air au début du XXe siècle. » (Philip K. Dick, Ubik, Paris, Éditions Robert Laffont, collection « 10/18 domaine étranger », traduction d’Alain Dorémieux, 1999, p. 127).

Une continuité dérangeante entre le monde réel et sa représentation

Il y a ainsi, si l’on en croit ces motifs, une continuité entre l’évolution naturelle et l’évolution technologique, donc entre êtres vivants et créations de la technique humaine. Cette continuité supposée est intimement liée au concept d’une continuité entre monde réel et sa représentation, à l’image du cyclorama de Gettysburg (photos ci-dessus) qui tente d’immerger ses spectateurs dans l’image peinte de la célèbre bataille par de multiples procédés. Un en particulier mérite d’être souligné : l’inclusion d’objets et d’éléments de décors réels qui servent de transition entre le monde des spectateurs et celui de la représentation peinte.

Imaginez que le spectateur du cyclorama de Gettysburg puisse s’avancer dans cette image, devenant l’espace-temps de la bataille au fur et à mesure de ses pas… Dans Ubik, Philip K. Dick met en scène une telle frontière reculant au fur et à mesure que les personnages avancent, comme Jory le découvre lors de son entrevue avec Jory, le « Créateur Tout-Puissant » du monde des semi-vivants :

– Qu’est-ce que vous ferez quand j’y serai passé [c’est-à-dire quand Jory l’aura absorbé, phagocyté comme les autres personnages en semi-vie] ? demanda Joe au jeune garçon. Allez-vous continuer de maintenir cet univers de 1939, ce pseudo-univers comme vous l’appelez ?
– Non, bien sûr, il n’y aurait pas de raison.
– Alors il n’existe que pour moi seul. Un univers entier.
– Il n’est pas si grand. Un hôtel à Des Moines, dit Jory. Une rue de l’autre côté de la fenêtre avec des passants et des voitures. Et quelques maisons, des magasins en face au cas où vous regarderiez dans la rue.
– Alors vous ne gardez ni New-York ni Zurich ni…
– Pourquoi ça ? Il n’y a personne là-bas. Partout où allaient les autres membres du groupe et vous, je construisais une réalité tangible correspondant à ce que vous attendiez. Quand vous avez pris l’avion de New-York jusqu’ici j’ai créé des centaines de kilomètres de paysage, ville après ville – j’ai trouvé ça très épuisant. Il a fallu que je mange énormément pour y arriver. En fait c’est pour ça que j’ai dû liquider les autres si vite. J’avais besoin de me remonter.
(p. 261).

La frontière n’existe que pour être repoussée, mais son existence est nécessaire pour aller de l’avant, c’est un horizon qui nous invite à marcher vers l’inatteignable. Jory qui construit à toute vitesse, à grand frais, les villes tout au long du voyage de Joe Chip, nous évoque évidemment la construction des premières voies de chemin de fer traversant l’Amérique et de ses multiples points de relais, de ravitaillement en eau et en charbon nécessaires à l’avancée des trains, autant de contraintes nécessitant la construction de villes, certaines devenues fantômes.

Nous pouvons évidemment reconnaître le cinéma dans l’extrait d’Ubik cité plus haut, avec ses décors de studio, ses toiles peintes figurant l’horizon, ses figurants qui n’existent pas autrement que comme éléments du décor. L’économie du cinéma est présente elle aussi, figurée par Jory qui ne construit que ce qui est nécessaire, et qui doit utiliser des moyens colossaux pour représenter ce « pseudo-monde » : ici, ce sont les consciences des semi-vivants. Ce monde n’a d’utilité que s’il a un spectateur, qui est également, ici, personnage. C’est un monde égocentrique où toutefois, nul être n’a sa place, car nul ne peut résister à la dissolution du monde.

Version remaniée d’une partie d’un article paru le 5 juin 2010 sur le blog de l’auteur.