L’obscurité glacée d’Ubik et d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Michel Gondry n’a pas renoncé à adapter le roman de Philip K. Dick Ubik (1969), et je m’en réjouis, mais dans un même temps, je ne crains pas que cette adaptation demeure dans les limbes du cinéma, parmi les innombrables projets avortés, car Michel Gondry a déjà réalisé l’un des plus beaux films dickiens : Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004). Sur un scénario de Charlie Kaufman, le cinéaste a réalisé une des plus belles histoires d’amour que j’ai pu voir au cinéma, d’autant plus émouvante qu’elle est tout ce qui reste d’elle dans les souvenirs d’un homme juste avant leur effacement. Je pourrais écrire longuement sur ce film, sur lequel je prépare un essai, mais je dois ici me limiter à exposer quelques idées développées dans mes recherches.

La fin d’un amour est une apocalypse personnelle, qui prend dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind des formes proches de celles du roman Ubik, dont la régression dans le temps et la désagrégation du monde est tout autant collective que mentale. Avec la disparition progressive du monde de Joel Barish (dans le film de Michel Gondry) et de Joe Chip (dans le roman de Philip K. Dick) se manifeste l’impuissance des personnages, qui découvrent ainsi qu’ils ne sont que des rouages dans une mécanique (de désagrégation et d’effacement) qu’ils doivent démonter jusqu’à affronter celui qui la dirige (le docteur Mierzwiak de la société Lacuna dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind et Jory dans Ubik).

Des êtres réduits à des images

Les personnages découvrent qu’ils sont eux-mêmes des représentations, telle Clementine dans le film qui n’est que le souvenir que Joel veut conserver d’elle, obéissant aux lois de la représentation ou, autrement dit, aux lois du film. Car même dans le roman Ubik, le cinéma sert de métaphore à l’écrivain afin de décrire la désagrégation du monde des personnages. Après l’explosion du vestibule de l’hôtel, Philip K. Dick décrit ainsi Joe Chip reprenant ses esprits : « Il y voyait un peu maintenant ; dans l’obscurité apparaissaient des lignes grises horizontales, comme si elle commençait à se dissoudre » (Philip K. Dick, Ubik, Paris, Éditions Robert Laffont, collection « 10/18 domaine étranger », traduction d’Alain Dorémieux, 1999, p. 226).

Ces lignes grises horizontales nous évoquent évidemment le balayage des postes de télévision lorsque nulle fréquence n’est captée. La reproduction de l’image et du son par des procédés techniques est au cœur de cette scène, car ces générateurs de « simulacres » (télévision, cinéma…) permettent à l’écrivain de figurer ces glissements d’une réalité à l’autre, ce que Michel Gondry ne cessera de mettre en scène dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Ainsi, Joe Chip se rend compte qu’il se réifie, qu’il perd sa substance vitale en « ne [pouvant] empêcher sa voix d’être criarde, anormale. Comme un disque qui passe trop vite, pensa-t-il. Avec trop d’aigus. Une déformation de ma vraie voix. » (p. 227). Perte de réalité et de vitalité va de pair avec la mécanisation du vivant : l’être est devenu image, la représentation sortie de son cadre l’ayant immergé.

L’être humain perd son libre-arbitre, il n’est plus que déterminé par les lois d’une narration dont il ignore tout, dont l’image la plus puissante est celle de Joel Barish étendu soudainement sur le béton de la gare de Grand Central de New York tandis que celle dont il veut préserver le souvenir disparaît dans l’obscurité.

L’être dickien menacé par l’entropie

Dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind tout comme dans Ubik, la perte du libre-arbitre conduit à la réification de l’être : il devient froid et inerte comme de la pierre (menace récurrente dans l’œuvre de Philip K. Dick). Ainsi Al Hammond dans Ubik ressent sa propre réification, il devient de glace comme le monde qui l’entoure. Il comprend alors que c’est le processus de mort qui le soumet à ses lois : « Cette sensation d’incertitude, ce ralentissement dû à l’entropie… c’est le déroulement habituel, et la glace que j’aperçois marque le succès de ce déroulement. » (p. 160). Mais plus loin, il a soudain un doute : « Ça ne peut pas être la mort normale, se dit-il. Ce n’est pas naturel ; le processus régulier de la dissolution a été remplacé par un autre facteur imposé, une pression arbitraire et forcée. » (p. 161). En effet, Joe Chip est soumis à l’action destructrice de Jory, cet adolescent qui absorbe toutes les forces vitales qui subsistent encore dans les « semi-vivants » qui, comme Al Hammond sache qu’il ne le sache, sont cryogénisés.

C’est parce qu’il se trouve dans une représentation qu’il est soumis à ces lois qui ne lui laissent place pour aucun libre-arbitre. Le personnage dickien devient dès lors spectateur de la transformation de la réalité, spectateur de l’entropie, de la disparition des formes, de la chaleur et bientôt de la lumière, jusqu’à ce que tout bascule dans le noir absolu, qui envahit si souvent le film de Michel Gondry, et que Philip K. Dick décrit avec une grande puissance ici :

[Al Hammond] prenait maintenant conscience d’une sensation de froid insidieuse, suintante, qui avait commencé à l’envahir auparavant sans qu’il se souvienne à quel moment – à le submerger en même temps que le monde alentour. […] Et, aspiré à travers les trous béants de ces crevaisons, [le froid] s’insinuait jusqu’au cœur des choses, jusqu’au noyau qui leur donnait la vie. Al avait maintenant sous les yeux un désert de glace hérissé de roches dénudées. Un vent soufflait sur cette plaine gelée en quoi s’était transformée la réalité ; le vent accentuait la glaciation, et la plupart des roches se mettaient à disparaître. Et, aux angles de sa vision, s’amassaient des ténèbres qu’il ne faisait qu’entr’apercevoir.
Mais, pensa-t-il, tout cela est une projection de ma part. Ce n’est pas  l’univers qui est enseveli sous des linceuls de vent, de froid, de ténèbres et de glace ; […]. Le monde entier est-il contenu en moi ? Quand cela s’est-il produit ? Ce doit-être le signe que je vais mourir, se dit-il. […] Si je ferme les yeux, songea-t-il, l’univers dans sa totalité va disparaître. […] Tout ce que je perçois, c’est l’obscurité grandissante et la déperdition complète de la chaleur – une plaine qui se refroidit, abandonnée de son soleil.(p. 160)

Seules les étincelles dorées de l’aérosol d’Ubik pourra permettre à Al Hammond de retrouver chaleur et vie, de stopper le processus destructeur de l’entropie. Cet aérosol miraculeux est, dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, un lieu, un mot soufflé à l’oreille de Joel par Clementine juste avant l’engloutissement final : Montauk où ils se sont rencontrés et se rencontreront indéfiniment.

Version profondément remaniée d’une partie d’un article paru le 5 juin 2010 sur le blog de l’auteur.