Batman (Christian Bale) sur sa Batmobile dans The Dark Knight

The Dark Knight, l’anachronisme du chevalier noir

Un chevalier aujourd’hui : tel était l’anachronisme qui rendait incohérent le premier Batman ressuscitée par le cinéaste Christopher Nolan (Batman Begins, 2005). Mais c’est ce même anachronisme qui est l’enjeu du second, The Dark Knight (2008) : un chevalier peut-il toujours exister en notre monde ?

Batman (Christian Bale) sur sa Batmobile dans The Dark Knight

Batman (Christian Bale) sur sa Batmobile dans The Dark Knight

The Dark Knight, un blockbuster construit sur l’incertitude

Les films de Christopher Nolan sont des blockbusters, certes, mais ils nécessitent pour le spectateur d’être constamment en éveil, et ce dernier est d’autant plus surpris de la déroute qui est opérée, que la construction de ses films est certes complexe, mais toujours claires comme un diamant dont on découvre avec stupeur les innombrables facettes. C’est pourquoi il est extrêmement difficile d’évoquer ces films sans en révéler l’intégralité de la mécanique, dont les retournement de situation ne sont pas gratuits, à la différence des films de ceux qui revendiquent l’influence de Memento (2000), mais qui n’en retiennent que le procédé sans l’incertitude qui en est à la source. Car c’est l’incertitude qui brise le monde de Christopher Nolan à chaque instant, et dont les personnages sont les reflets par leur dualité, comme l’a montré si brillamment Le Prestige (2007).

On dit souvent que certains réalisateurs font « un film pour les studios et un pour eux-mêmes », alternant l’un puis l’autre : c’est ce que fit Christopher Nolan en tournant Le Prestige entre ses deux Batman. Mais s’il est bien plus sage que sa suite The Dark Knight, Batman Begins témoignait déjà de la manière dont un cinéaste peut relancer une franchise (impératif commercial) et inscrire son film dans la continuité de son œuvre et de sa réflexion. Les défauts de Batman Begins sont à la fois dus au manque d’expérience du cinéaste en ce qui concerne les séquences d’action, à la prudence des décideurs du studios, et à un scénario qui ne laisse pas suffisamment de place aux personnages secondaires et aux antagonistes de se développer tant prédomine le personnage-titre, à la différence du second qui accordera une place égale au chevalier noir, au Joker et à Double-Face, ces deux derniers n’étant autre que sa part d’ombre.Pourtant, Batman Begins témoigne déjà deux volontés qui peuvent sembler inconciliables, mais qui sont nécessaires à la réactualisation de la figure d’un justicier banalisé par le temps et ridiculisé : le retour à la chevalerie, et l’inscription du personnage dans des décors et un contexte contemporains.

Le Joker (Heath Ledger) dans The Dark Knight

Le Joker (Heath Ledger) dans The Dark Knight

Batman, un vestige gothique

Si Batman Begins ne renverse pas son monde, c’est avant tout parce qu’il doit le créer, car c’est ici et maintenant que Batman apparaît, le film faisant table rase des égarements fluos pitoyables et des cabotinages en combinaisons « moule-bite » (désolé, mais c’est le seul terme adéquat) des deux films de Joel Schumacher (Batman Forever, 1995 ; Batman & Robin, 1997). Batman Begins montre pour cela le douloureux et dangereux chemin emprunté par Bruce Wayne, après l’assassinat de son père, jusqu’à devenir le justicier masqué nocturne, ayant fait entre-temps son apprentissage au sein de la sombre confrérie de Ra’s Al Gul dont le chef et mentor de Bruce est interprété par Liam Neeson, qui n’en n’était pas à son premier rôle de père de substitution d’histoires initiatiques, après Star Wars, Episode I, La menace fantôme (George Lucas, 1999) et Kingdom of Heaven (Ridley Scott, 2005). Ce personnage et cette confrérie terrassée à la fin du film referont surface dans The Dark Knight Rises (2012) que je n’évoquerai pas ici, refermant le cycle de la saga de Bruce Wayne.

Ra's Al Gul (Liam Neeson) et Bruce Wayne (Christian Bale) dans Batman Begins

Ra’s Al Gul (Liam Neeson) et Bruce Wayne (Christian Bale) dans Batman Begins

Dans Batman Begins, Christopher Nolan et son frère co-scénariste Jonathan revenaient sur l’origine même du personnage de DC Comics, les chevaliers des chansons de geste du Moyen-Âge. Cette référence, ainsi que l’époque de création du personnage (la fin de la Prohibition, au tout début des années 30) sont les deux sources qui ont menées à l’esthétique même de la bande-dessinée et des deux premiers films de la franchise, réalisés par Tim Burton (Batman, où il combattait déjà le Joker, 1989 et Batman, le défi, 1991) : le gothique rétro, le premier terme faisant référence au Moyen-Âge, et le second évoquant les années 30. Cette esthétique a été fortement inspirée par le cinéma expressionniste allemand des années 20 et 30, comme en témoigne la fin du premier Batman de Tim Burton dans le clocher rappelant celle de Metropolis (Fritz Lang, 1928), mais Batman Begins ne conserve de l’esthétique rétro que la prédominance des tons marrons et sépia des séquences se déroulant à Gotham City, tandis que le « gothique » perd sa référence à l’expressionnisme allemand pour s’incarner dans les costumes des « samouraïs », certains décors (le manoir, la Batcave), et surtout dans l’initiation de Bruce Wayne au sein de la confrérie.

Bruce Wayne découvre la future Batcave du manoir familial, dans Batman Begins

Bruce Wayne découvre la future Batcave du manoir familial, dans Batman Begins

Batman Begins m’a semblé, en raison de cet ancrage dans la réalité contemporaine, manquer d’audace et de puissance visuelle face au « gothique rétro » de Tim Burton, mais, lorsque j’ai vu The Dark Knight, j’ai compris à quel point ces parti-pris étaient nécessaires. Le premier opus souffrait de la juxtaposition du monde du Moyen-Âge et de celui d’aujourd’hui, se tenant difficilement en équilibre au dessus de cet entre-deux sans que la vision du cinéaste ne parvienne à en faire non le résultat incohérent d’une addition des deux parti-pris, mais un produit qui les transcende.

Un chevalier noir, comme la couleur du monde

Le second opus, The Dark Knight, continue sur cette voie, mais parce qu’il ne s’agit plus de construire le personnage, mais de le mener au bord du gouffre, le film fait de cette incohérence sa fondation même et sa force. Car Batman est devenu un chevalier noir (« dark knight »), une figure anachronique. Certes, le Batman du premier film n’était pas un justicier sans peur et sans reproche, puisqu’il agissait avant tout par vengeance, mais Batman Begins devait montrer son acceptation de sa fonction d’aide de la justice dans la cité et non d’outil de vengeance personnelle, et son véritable parcours n’était autre que celui d’un hors-la-loi devenant défenseur de la loi, par ses propres moyens. C’est ce dernier point qui intéresse Christopher Nolan dans The Dark Knight : parce qu’il ne se soumet pas à la loi, Batman est un justicier qui ne peut s’intégrer dans la société qu’il défend.

Batman (Christian Bale) et le Joker (Heath Ledger) dans The Dark Knight

Batman (Christian Bale) et le Joker (Heath Ledger) dans The Dark Knight

« Bienvenue dans un monde sans loi » dit le slogan de l’affiche de The Dark Knight, où la marque enflammée de Batman sur un building évoque bien évidemment les attentats du 11 septembre 2001. Christopher Nolan a réalisé sans aucun doute l’un des plus grands films post-11 septembre, l’un des plus pertinents sur la guerre contre le terrorisme et la paranoïa qui l’a accompagné après les attentats. Pertinent car il rappelle avec justesse que la figure du « Sauveur » omnipotent aux méthodes expéditives est une figure qui a souvent été convoquée face à une situation de crise.

Ce que le président Américain George W. Bush avait promis à l’issue des attentats du World Trade Center, n’était rien de moins que de mener une sorte de nouvelle Croisade, une « guerre sainte » contre un « Axe du Mal » désigné comme un méchant de comics George W. Bush n’avait pas caché également que les lois morales seraient mises au service de cette guerre, oubliées « provisoirement » comme le firent nombre de républiques qui confièrent leurs libertés au pouvoir exécutif, en attendant que l’orage cesse. L’Irak et Guantanamo l’avaient prouvé lorsque Christopher Nolan se lança dans The Dark Knight (si les preuves antérieures n’étaient pas suffisantes) : le chevalier n’est pas blanc mais noir.

Batman (Christian Bale) et le Joker (Heath Ledger) dans The Dark Knight

Batman (Christian Bale) et le Joker (Heath Ledger) dans The Dark Knight

Batman : un « mal nécessaire » ?

Dans un monde rongé par la Terreur, qui provient à la fois des menaces terroristes et du gouvernement qui lutte contre celles-ci, Batman devient la figure du monde actuel. Toutefois, malgré « les ressemblances avec des personnes vivantes ou décédées tout à fait fortuites » que l’on peut relever, aucun des personnages de The Dark Knight ne sont les représentants de George W. Bush ou de Ben Laden. Batman, le commissaire Gordon et Harvey Dent/Double Face sont les incarnations de la lutte elle-même contre ce que l’on nomme dans les comics et les discours de Bush « le mal ». Quand au Joker il devient, et c’est là le formidable effet de la réactualisation effectuée par les frères Nolan, le symbole même du terrorisme en tant que force du chaos, imprévisible, engendrant ainsi la paranoïa et l’abandon des valeurs morales.

The Dark Knight, tout comme Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) qu’il évoque par son long engloutissement dans les ténèbres, s’interroge sur la possibilité d’existence d’une « guerre propre », c’est à dire qui respecterait un code éthique et moral, par le biais par exemple de « frappes chirurgicales » ne frappant que les « méchants » et non ceux qui sont autour (voir la terrifiante séquence de Valse avec Bachir, Ari Folman, 2008). Est-ce possible ? Doit-on faire le bien ou être au service du « moins pire », pour emprunter une expression enfantine ? « Un mal pour un bien » dit-on. Est-ce vrai ? Est-ce nécessaire ? Est-ce seulement suffisant ?

Dans l’épilogue du film The Dark Knight, Christopher Nolan fait de Batman un mal nécessaire que la société doit rejeter et pourchasser pour préserver légitimement ses valeurs morales, un  mal nécessaire dont elle a besoin paradoxalement. Le film fait-il l’apologie de la politique du « mal nécessaire » à la démocratie, des failles où s’engouffrent silencieusement les barbouzes de la NSA, qui permettent ainsi à Batman de surveiller la totalité des habitants de Gotham grâce à leur téléphone portable ? Comme tout artiste, Christopher Nolan pose des questions à travers ses œuvres, au spectateur et la société d’y répondre. Son film est un constat amer et déchirant, et si on ne peut qu’être séduit par un justicier tel que Batman, force est de constater qu’il ne s’agit surtout pas d’un idéal qui doit s’incarner dans la société. Car ce n’est autre que l’ombre du fascisme que répand sa cape noire, malgré les intentions de Bruce Wayne qui en est lui-même effrayé.

Lucius Fox (Morgan Freeman) dans The Dark Knight

Lucius Fox (Morgan Freeman) dans The Dark Knight

Il donnera à Lucius Fox le seul accès au réseau de surveillance qu’il a fait mettre au point, et lui confiera le soin de le détruire lorsque le Joker aura été vaincu, et qu’un tel « mal nécessaire » violant les libertés fondamentales des habitants ne sera plus nécessaire. Mais comment reconnaître lorsque ce moment viendra ? Quelle institution, État ou entreprise de notre monde oserait détruire un tel outil de contrôle, et donc de pouvoir ? Bien sûr, The Dark Knight montre aussi l’échec d’un chevalier blanc, Harvey Dent au visage connu de tous les habitants et mafieux de Gotham City (Aaron Eckhart), qui deviendra un monstre nommé Double-Face lorsque sa volonté de justice deviendra soif de vengeance. Le film porte alors le deuil de ce chevalier blanc qui aurait dû rendre Batman anachronique. Jusque dans ses derniers mots,  The Dark Knight est le reflet de notre société, le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, pour reprendre les mots de La Bruyère. Batman devrait être un chevalier blanc mais il est noir, noir comme la nuit où il apparaît et comme le désespoir qui l’a créé.

Version mise à jour et corrigée de l’article paru le 26 mai 2009 sur le blog de l’auteur, sous le titre Batman Begins / The Dark Knight : l’anachronisme du chevalier noir. Nous avons reproduit ci-dessous certains commentaires du blog originel.

Auteur : Jérémy Zucchi

Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaires (soutenus par l'association Eclore), tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais sur le cinéma, en particulier sur la science-fiction cinématographique. Il publie ses articles sur Philip K. Dick et le cinéma son blog Éclats Futurs (www.eclatsfuturs.com) et intervient lors de tables-rondes, conférences et présentations de films. Site web : http://www.jeremyzucchi.com

4 Commentaires

  1. Un article passionnant, bravo et merci!!!

  2. Très bon commentaire. Perso j’ai apprécié les choix de Nolan. Sa spécificité comme tu l’expliques très bien est de faire des films où on challenge les règles : dans Memento, Insomnia, le Prestige… rien n’est simple. Et si les films sont souvent tortueux, pour peu qu’on s’en donne la peine, on les apprécie davantage que des récits trop simplistes à la stucture monotone faite de gentil triomphant du méchant. Nolan était donc parfait pour la franchise s’il ne se trahissait pas. Et je trouve qu’il a réussi avec Begins et The Dark Night à redonner ses lettres de noblesses à Batman en en faisant un héros « réaliste »

  3. ton article est super intéressant
    perso j’ai aimé ce batman mais je ne suis pas aussi enthousiaste que tout le monde. Je trouve qu’il y a tellement d’efftets spéciaux que parfois on ne comprend pas tout. J’ai regretté que Le Joker « bouffe » les autres personnages, quitte à les rendre fades ou inexistants. Pour moi, le seul qui arrive à ne pas se faire éclipser face à Heath Ledger, c’est Aaron Eckhart.

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