La fin du monde festive de Southland Tales.

Southland Tales, l’apocalypse sous le signe de Philip K. Dick

Southland Tales (Richard Kelly, 2006) fait partie de ces films indépendants audacieux qui veulent briser les conventions hollywoodiennes mais peinent à construire des récits cohérents, malgré l’omniprésence d’idées originales et stimulantes. Southland Tales est un film intéressant par son empreint des thèmes du genre apocalyptique dont l’œuvre la plus célèbre est L’Apocalypse de Jean (dite johannique), réactualisant son esthétique à l’heure des flux continus de CNN et du web. L’après 11 septembre 2001 et la guerre en Irak hantent ce monde qui sera renversée par l’apocalypse, ce qui est particulièrement pertinent dans la mesure où le genre apocalyptique s’est développé en particulier lors de périodes de crises, les récits qui appartiennent à ce genre mettant en scène l’oppression et la chute finale d’un pouvoir matériel tyrannique (la Rome impériale de l’Apocalypse johannique).

Kevin Smith dans Southland Tales, hommage à Philip K. Dick ?

Kevin Smith dans Southland Tales, hommage à Philip K. Dick ?

Le film Southland Tales évoque de manière très confuse l’opposition entre les néo marxistes d’extrême gauche et l’extrême droite où règne l’USIDent, l’organisme chargé dans le film de contrôler l’information et de surveiller les habitants, au nom de la sécurité du pays, croisement de la NSA et de Blackwater. Dans son commentaire audio, Richard Kelly nous dit que le Baron a tout orchestré pour que chaque camp soit l’un contre l’autre, aidé par l’actrice porno Krysta (Sarah Michelle Gellar). Soit. Il faut préciser que le cinéaste déclare que toutes les clefs de compréhension sont données dans les trois comics publiés auparavant aux USA, mais il oublie que cela n’excuse en aucun cas l’illisibilité du film. En résumé, le Baron a créé le groupe néo marxiste, il le contrôle mais profite du pouvoir de la droite : il est le Parti et l’anti-Parti, Nixon communiste en quelque sorte, créateur d’un complot qui n’aurait peut-être pas dépareillé dans une œuvre de Philip K. Dick (ci-contre, à droite), auquel Richard Kelly rend un hommage explicite à travers le personnage incarné par Kevin Smith (ci-contre, à gauche).

Une apocalypse dickienne

Le roman Coulez mes larmes, dit le policier (1974) de Dick est la référence principale de Southland Tales, dont le titre est explicitement cité par le faux policier après le double meurtre qu’il commet (réplique obscure pour les non-initiés, citation supposément jubilatoire pour les autres). Coulez mes larmes, dit le policier met en scène un homme plongé dans un monde parallèle qui l’ignore, Jason Taverner, tandis que dans Southland Tales un personnage est dédoublé suite à une faille temporelle : il devient Roland/Ronald Taverner (« Taverner est le nom du héros de mon roman préféré » confirme Richard Kelly dans le commentaire audio). Ce postulat permet à Richard Kelly d’évoquer le roman Substance Mort (1977) par la séquence où le reflet de Ronald Taverner dans son miroir est différé de quelques secondes, énième idée jetée en l’air qui évoque les interrogations du schizophrène Robert Arctor dans le roman de Dick. Autre référence, au Maître du haut-château (1961) cette fois-ci : Boxer Santaros (incarné par Dwayne Johnson dit The Rock) écrit un scénario qui se révèle être vrai, devenant un porteur de révélation immense mais insignifiant car ignorant tout de la vérité qu’il croit avoir créé.

Le film de Richard Kelly correspond plutôt bien à l’esthétique des œuvres de Philip K. Dick, déroutantes, saturées de concepts et d’informations, œuvres palimpsestes où, comme les héros de son roman Siva (1981) lorsqu’ils vont au cinéma voir le film du même nom, le lecteur doit relever et décrypter des signes qui semblent insignifiants de prime abord mais annoncent l’apocalypse à celui qui sait les lire. En effet, le genre apocalyptique est avide de symboles qui semblent hermétiques aux non-initiés, autorisant Richard Kelly à saturer Southland Tales d’informations et de symboles, comme l’idée d’un serpent enroulant le centre de la Terre d’où proviendrait le flux karma, révélation apportée à la méchante Serpentine par la sorcellerie chinoise ancestrale (dixit le commentaire audio)… Malheureusement, ces signes semblent convoqués arbitrairement, noyés dans une saturation d’informations est d’images, à l’images des ordinateurs d’USIDent.

De la fausse pub avec des voitures qui s’accouplent aux sous-intrigues qui multiplient les interminables séquences trop cool, tout est placé sur le même plan sans distinction possible, la multiplication des layers (pseudos-niveaux de compréhension), rendant le film aussi fascinant et écœurant qu’une pièce montée noyée sous son décor en pâte d’amandes. Southland Tales montre les limites de l’esthétique apocalyptique dickienne lorsqu’elle est transposée au cinéma, par un conteur bien moins inspiré de surcroît.

Southland Tales ou le complot bordélique

Il fallait comprendre (grâce aux comics) que le fluide karma, découvert par le Baron, est une « sorte d’opium divin » comme le dit Richard Kelly, qui s’injecte dans le sang et transforme son porteur en agent d’une apocalypse programmée, guidée à distance par le vétéran de la guerre en Irak Pilot Abilene (Justin Timberlake), dealer au service du divin comme l’était peut-être Palmer Eldritch dans le roman Le Dieu venu du Centaure (1964) de Philip K. Dick. Nous avons besoin du commentaire audio de Richard Kelly pour comprendre que le fluide karma présent en Roland Taverner lui provoque un malaise qui le fait tomber grotesquement au ralenti dans une benne à ordure et lui permet d’échapper aux UPU. De même, il fallait comprendre que Boxer Santoro est persuadé d’être Jericho Cane, le personnage de son scénario, suite à l’effet hallucinogène du fluide karma, et que la porn-star Krysta communique télépathiquement avec le Baron lorsqu’elle est allongée et regarde fixement le plafond en bredouillant des choses.

Les discours de Richard Kelly dans son commentaire audio ou ses interviews tentent vainement de donner une cohérence à ce fatras informe qui lui a complètement échappé, à l’image des pires romans de Philip K. Dick lorsqu’il multipliait les intrigues, personnages et concepts sans se soucier de cohérence, emballant ça avec un rapide fond métaphysique pour en faire un Ace Book de plus vendu sous une couverture criarde. Le cinéaste voit dans cette pseudo-complexité une sorte de qualité post-moderne qui permettrait à Southland Tales de devenir le reflet d’un monde brouillé, sinon informe, où récits conspirationnistes et anti-conspirationnistes se confondent :

J’avoue que ça représente une somme assez importante d’informations à assimiler en une seule fois. À mon avis, ce n’est pas faisable après un seul visionnage. […] Je crois qu’il faut voir et revoir le film, plonger dedans à plusieurs reprises pour pouvoir le décrypter. À la manière dont son décryptés les plus grands complots, ce qui prend en général plusieurs années.

Parce qu’il veut nous convaincre que son histoire est une mécanique parfaitement huilée, l’absurdité du film de Richard Kelly se retourne contre Southland Tales en révélant qu’il ne s’agit que d’un bandage hâtif camouflant les nombreux trous du scénario. Le cinéaste a tenté avec raison de transposer à l’écran l’humour grotesque et foutraque de Philip K. Dick (le Baron et ses proches étant ainsi vêtus, maquillés et coiffés de manière particulièrement ridicule, qui évoque certaines descriptions de l’écrivain), mais le ridicule fait tache à l’écran lorsque le scénario ne possède aucune rigueur, indispensable pour réussir une comédie aussi noire que Docteur Folamour de Stanley Kubrick (1964), dont Southland Tales voudrait être la version dickienne et comics. Il y a des écrivains qui ont besoin d’éditeurs, et des réalisateurs qui ont besoin de producteurs pour les recentrer, les corriger, leur apporter un regard extérieur qui leur fait défaut. Il faut rappeler que Philip K. Dick était lui-même très critiqué pour les incohérences de ses œuvres, héritage à double tranchant des œuvres d’Alfred E. Van Vogt dont il s’inspirait à ses débuts. L’écrivain Damon Knight critiqua cette tendance à l’incohérence dans un article sur Van Vogt auquel Dick répondit ainsi :

Damon pense que c’est de la facilité [bad artistry] quand on crée des univers fantaisistes où les gens passent à travers le plancher. C’est comme s’il jugeait une histoire de la même manière que le ferait un inspecteur des travaux finis quand il construit votre maison. Mais la réalité vraiment est un fouillis, et pourtant c’est excitant.

(Arthur Byron Conver, Vertex interviews, Philip K. Dick, Vertex, N°6, Vol. 1, 1974, pp. 34-37 et 96-98. Ma traduction.)

Fin du monde et triomphe du pardon

Toutefois, sauf dans ses œuvres les plus ratées, Philip K. Dick ne perdait son lecteur que pour mieux le retrouver, et si l’absurdité, l’invraisemblance de l’intrigue prend dans ses œuvres le dessus sur la logique du récit, l’émotion est souvent palpable, authentique. Dans Coulez mes larmes, dit le policier qui a tant inspiré Richard Kelly, on se moque de l’explication du désordre spatiotemporel dont est victime Jason Taverner, car le vrai sujet du roman est l’amour, la perte de l’amour, et ce qui reste de ceux brièvement croisés dans nos vies. De son côté, Richard Kelly déclare que Southland Tales est surtout un film sur le pardon, car Taverner avait tiré sur Abilene par erreur pendant la guerre en Irak, mais les répliques clés de la dernière séquence (« C’était un tir ami » et « Je te pardonne ») réduisent son pensum sur le pardon à une phrase dont la naïveté se voudrait touchante : « Les mecs cool ne se suicident pas ». Voilà l’argument profond de Richard Kelly, qui précise : « Les mecs cool étant les Américains. Ou bien les vétérans. Ceux qui ont une propension à faire le bien ne se font pas sauter le caisson » déclare-t-il le plus sérieusement du monde dans le commentaire audio de Southland Tales. Le réalisateur du superbe Donnie Darko (2001) voudrait rendre hommage aux nombreux vétérans de guerre qui se suicident, de leur dire que ça ne sert à rien, qu’il y a eu assez de gâchis, qu’il faut s’accepter (c’est le sens de la poignée de main finale), mais il ne laisse s’échapper qu’une seule question de la bouche du spectateur qui comme moi n’a pas succombé aux charmes de son film : tout ça pour ça?

Il n’y a pas assez d’âme et de cœur pour nous emporter aussi intensément que le naïf cœur dessiné par le général de police Felix Buckman à la fin de Coulez mes larmes, dit le policier, pour toucher le spectateur aussi profondément que l’étreinte du Noir qui succède à cette déclaration d’amour adressée à l’humanité. Reste quelques éclats d’émotion au milieu des simulacres de Southland Tales, et surtout une atmosphère de fin du monde particulièrement réussie, car à la fois célébration et enterrement, faite d’opulence festive et de révolte violente, de feux d’artifices et de voitures qui brûlent. « Dans cette [séquence finale], on a vu le ridicule côtoyer la sincérité, dit Richard Kelly dans le commentaire audio. Pour moi, ce n’est pas gênant de les juxtaposer. J’estime que n’importe quelle scène d’humour noir peut aussi faire preuve d’émotion. » Malgré les défauts de son grand film malade, et le manque d’humilité de son réalisateur, on ne peut que remercier Richard Kelly d’avoir tenté de retranscrire l’absurdité du monde, entre complots, spéculations, conflits et collusions d’êtres perdus dans le brouillard du monde

Article revu et corrigé paru le 11 août 2010 sur le blog de l’auteur.