Sorcières d’encre

Sorcière d'encre, film de Jérémy Zucchi

Il était une fois, dans la Montagne ardéchoise, six femmes arrêtées pour sorcellerie pendant l’automne et l’hiver 1519 : Agnès Colomb, Jeanne Chareyre, Catherine Lashermes, Béatrice Laurent, Catherine Peyretone et Catherine Vesse. Toutes étaient veuves, isolées, sans moyens de se défendre contre une population qui cherchait des boucs émissaires pour y déverser sa colère née des maux qui la frappait (maladie, mauvaises récoltes, pillage par les troupes armées…). Ces six femmes furent prisent dans la mécanique implacable des procès de sorcellerie.

Comme une épidémie, de sorcellerie, ce fut d’abord Montpezat-sous-Bauzon qui fut touché. Des voisins dénoncèrent Catherine Peyretone, laquelle dénonça d’autres prétendues participantes du Sabbat. Tandis qu’elle était interrogée (et sans doute torturée) sous l’autorité de l’Inquisiteur, Jeanne Chareyre était arrêtée au Roux, hameau situé un peu plus haut dans la montagne. Puis, c’est sur le plateau que des moines de l’abbaye de Mazan en profitèrent pour arrêter eux-mêmes, et parfois même torturer, Agnès Colomb, Catherine Lashermes et Béatrice Laurent. Pour quelles raisons? Ce film va tenter de décrypter le système de création et de propagation de cette « épidémie » de sorcellerie. Tout en étant étayé par les faits historiques, il laissera de l’espace au réinvestissement, par moi-même cinéaste, par des artistes et par les populations de ces villages, de ces histoires.

Sorcières d’encre est très personnel pour moi, bien qu’évoquant des faits qu’on pourrait croire ensevelis par le temps. Mon premier film était un documentaire sur Catherine Peyretone, qui selon la tradition populaire mourut sur le bûcher le 12 octobre 1519. C’était un petit film co-réalisé dans le cadre de l’atelier de réalisation vidéo de mon collège, situé dans ce village. Neuf ans plus tard, j’ai décidé de refaire un film à partir de cette histoire, retournant sur les lieux que nous avions filmé maladroitement avec une caméra S-VHS. Je n’étais plus un adolescent, désormais, mon regard avait changé, et ma pratique s’était développée. Un petit film a été tourné par fragments pendant plusieurs années avec ma caméra personnelle, comme des notes prises avec un stylo. J’ai pensé ce film sans scénario préconçu afin de découvrir par moi-même comment raconter cette histoire et ce que j’avais envie de transmettre à travers elle. J’en suis venu à la conclusion que l’histoire de Catherine Peyretone ne peut être dissociée du phénomène d’ « épidémie » de sorcellerie qui a atteint après elle le plateau ardéchois. Elle était un rouage écrasé d’un système qu’il importe encore aujourd’hui de comprendre.

Sorcières d’encre sera avant tout un film sur l’expérience personnelle de l’Histoire, faisant la part des faits historiques et des projections personnelles, telles celles de l’artiste Marianne Vinégla Camara se glissant dans la peau de Catherine Peyretone dans Brûlures vives. Comment peut-on s’identifier à des figures du passé, des femmes bannies de la société des hommes, dont nous ne possédons rien sinon les aveux (obtenus vraisemblablement par la torture) et les témoignages douteux? Le visage de la sorcière est l’enjeu majeur du film. Or ce visage, c’est le nôtre, puisque nous pouvons nous aussi un jour sombrer dans la démence ou être injustement accusés ; nous pouvons nous aussi être rejetés de la société des hommes.

  • Écriture et réalisation : Jérémy Zucchi
  • Durée : entre 52 minutes et 90 minutes.