Détail de la couverture d'une édition anglophone d'En attendant l'année dernière de Philip K. Dick.

Préserver son humanité : une parabole

Que signifie vivre ? Peut-on préserver une vie disparue? Comment rester humain lorsque le contexte ne permet plus aux valeurs les plus humaines de s’exercer, lorsque prime ce que George Orwell dans 1984 (1950) nommait « l’état de guerre permanente », où règnent seulement la subsistance, autrement dit le profit et la pensée à court terme? Quelle doit être la position un artiste dans ce monde qui est aussi le nôtre, gangrené par « guerre permanente »? Pour tenter de répondre à ces questions, Philip K. Dick, comme nul autre, nous offre une parabole qui m’a beaucoup touché, dans le premier chapitre d’un roman qui me semble plus intéressant par ce qu’il esquisse que par ce qu’il réalise effectivement, En attendant l’année dernière (Now Wait For Last Year, 1966).

Le commerce de la réification

Dans En attendant l’année dernière, un organisme vivant (une amibe martienne) peut prendre la forme de n’importe quel objet ou forme de vie, ce qui lui permet de survivre à l’image des phasmes qui ressemblent à des brindilles. Sauf que l’amibe devient l’objet, qui se trouve ainsi dupliqué. L’industriel Virgil Ackerman a alors l’idée de dupliquer des fourrures très coûteuses grâce à ces amibes martiennes et de les vendre sur Terre à bon prix. Mais l’amibe n’est pas un objet mais un être vivant, elle se lasse et reprend son aspect originel. Comment faire pour la conserver sous sa forme « fourrure » ?

Il avait fallu de nombreux mois pour parvenir à une solution satisfaisante, solution consistant à tuer l’amibe pendant sa période de métamorphose, puis à la fixer en la plongeant dans un bain chimique ayant la propriété de conserver le cadavre en l’état.

(En attendant l’année dernière, in Substance Rêve, Paris, Éditions Presses de la Cité, collection « Omnibus », traduction de Michel Deutsch, 1993, chapitre I)

L’être vivant est mort pour être chosifié, devenant une marchandise vendable, une chose utile pour quelques hommes. Puisque la guerre est déclarée, les amibes martiennes sont mises elles aussi au service de l’effort de guerre, dupliquant dorénavant les modules de guidage des fusées.

Un personnage sans fonction narrative importante (et pourtant le plus mémorable de tous), décide de racheter tous les cadavres d’amibes présentant des défauts qui interdisent leur vente. Ces cadavres-objets qui ne valent rien, Bruce Himmel les attache à de petits chariots, puis les lâche dehors « lorsqu’ils auront de l’entraînement. » Pendant dix ans, durée de fonctionnement de la pile atomique de chaque chariot, ces cadavres-objets erreront en liberté, « parce que c’est leur droit » selon Bruce Himmel. « Pourquoi ?», lui demande-t-on avec justesse, puisque l’amibe n’est désormais guère plus « qu’un circuit électronique aussi inerte qu’un robot ».

Je considère que ces objets sont vivants, Mr. Ackerman, répliqua Himmel avec dignité. Ce n’est pas parce qu’ils sont de qualité inférieure et ne peuvent assurer le guidage d’une fusée dans l’espace qu’ils ne méritent pas de mener leur humble existence.

Bruce Himmel redonne leur statut d’être vivants aux amibes chosifiées et jetées, à défaut de leur redonner vie. Car il sait que ces petits chariots ne créent qu’un simulacre de vie ; en revanche, en les laissant errer en liberté, il leur rend l’inutilité qui faisait de ces objets des êtres auparavant. Car un être n’a aucune utilité, il est.

Bruce Himmel, artiste en temps de guerre

Himmel redonne aux objets leur statut d’être et lui-même, en agissant de manière inutile, hors du système de production, permet à son être de résister, d’exister sans que son existence soit justifiée politiquement et économiquement. En agissant ainsi, il exprime et préserve la valeur qui selon l’écrivain définit l’humanité, l’empathie, comme je l’explique brièvement dans l’extrait de conférence ci-dessus, dans laquelle je reviens sur la source probable de ce thème, la mort de sa sœur jumelle Jane causée selon l’écrivain par le manque d’attention et d’empathie de sa mère Dorothy. J’évoque aussi dans cet extrait un passage d’une lettre du recueil La fille aux cheveux noirs (posthume) que je trouve bouleversant, dans lequel Philip K. Dick parle de besoin primaire d’être avec les autres, de ressentir la chaleur d’un autre être humain dans ce monde froid, dans ces « alcôves de plastique » que nous habitons.

En période de guerre, être un « artiste » semble au mieux déplacé, sinon condamnable, Bruce Himmel d’En attendant l’année dernièrele sait bien. L’employé précise que sa « folie » ne coûte pas d’argent à l’entreprise, au contraire, puisqu’il la paye et qu’il fabrique les chariots la nuit, en dehors de ses heures de travail. Le chef d’entreprise Virgil Ackerman accepte la lubie de Bruce Himmel, au lieu de mettre« ce pauvre fou à la porte sur-le-champ » ou de l’expédier « dans un camp de travail quelque part sur Lilistar. » Virgil Ackerman l’accepte car, comme se dit Eric Sweetscent, le protagoniste du roman En attendant l’année dernière, il n’est peut-être pas fou de se consacrer à cette tâche  « alors que tout le monde se concentrait sur cette autre absurdité, cette bouffonnerie-collective et combien plus vaste qu’était cette guerre mal partie… »

L’action de Bruce Himmel est porteuse d’une vérité primordiale : la vie est précieuse non selon un critère d’utilité, mais parce qu’elle est la vie. La vie est une œuvre d’art, inutile. C’est par cette inutilité qu’elle échappe à la mécanisation qui broie tout ce qui ne la sert pas. Les petits chariots de Himmel porteurs de vie sont des cris contre le fascisme, contre la transformation de l’être en chose. Un cri pour maintenir la vie dans le monde.

Version remaniée d’une partie d’un article paru le 11 juillet 2010 sur le blog de l’auteur.