"Détail" de l'un des piliers de la nébuleuse de l'Aigle (M16, NGC 6611), photographié par le télescope spatial Hubble en 2006.

Les contemplations d’Hubert Reeves

Voici une partie de la nébuleuse de l’Aigle (M16 pour les intimes), photographié par le télescope spatial Hubble en 2006. Comment ne pas être sidéré par une telle beauté, par ce que l’œil humain seul ne pourra jamais voir ? La science est souvent considéré comme une froide observation du monde, où le scientifique voit sans s’émouvoir, et pourtant, combien d’émotions ne sont-elles pas provoquées par l’évocation d’évènements et d’astres inimaginables, et par la vision de ceux que la technologie permet de saisir? Même le discours technique des astronautes laisse entrevoir un regard sur le monde empreint de poésie, comme le montre si bien Gravity d’Alfonso Cuaron (2013).

Les visions offertes uniquement aux objectifs des télescopes et, pour les astres les plus proches de nous, des sondes spatiales, provoquent en l’être humain une certaine mélancolie. C’est un sujet qui me tient à cœur, qu’un ouvrage en particulier réactive à chaque fois en moi : il s’agit de Poussières d’étoiles, la célèbre œuvre de vulgarisation scientifique d’Hubert Reeves (publié pour la première fois en 1984). Découvert vers quatorze ans, je l’ai relu il y a quelques années afin de réfléchir au rapport entre science et art, afin de mieux comprendre la science-fiction.

Dessins de la Lune observée à la lunette astronomique par Galilée.

Dessins de la Lune observée à la lunette astronomique par Galilée.

La nécessité de contempler

Poussières d’étoiles, de superbes photographies à l’appui, tente de montrer au grand public que l’astronomie n’est pas qu’une froide observation de l’univers et tentative de compréhension de ses composants et lois car, écrit Hubert Reeves, « il importe aussi de contempler ces paysages nouveaux pour en percevoir l’harmonie, pour en percevoir la beauté. […] Ils sont riches d’inspiration et d’enseignement. Ils peuvent nourrir l’imaginaire de l’être humain. » (Poussières d’étoiles, Paris, Éditions du Seuil, Collection « Points sciences », 1994, pp. 233-238).

En tant que vulgarisateur, Hubert Reeves a l’immense tâche de synthétiser de la manière la plus vigoureuse possible les connaissances scientifiques sur le sujet traité, qui n’est ici rien de moins que la formation de l’univers connu et l’émergence de la vie sur Terre. Mais l’astrophysicien la transcende en utilisant sa propre sensibilité pour faire vibrer la corde sensible de ses lecteurs afin que, face à la splendeur connue ou inimaginable de la nature, ils s’interrogent d’autant plus sur les forces à l’œuvre dans sa formation.

L’astrophysicien tente de montrer dans Poussières d’étoiles que l’observation scientifique et la contemplation de la beauté de l’objet observé ne doivent pas être séparés par une étanche distinction entre objectivité et subjectivité, puisque le scientifique est avant tout un être humain. Comme l’écrivain l’historien d’art Ernst Gombrich dans L’Art et l’illusion, « un regard sur le monde vierge de tout schéma culturel est impossible », ce que l’histoire des sciences ne cesse de rappeler, Galilée rejetant ainsi l’idée que les orbites des planètes puissent être elliptiques au nom de sa conception de l’harmonie céleste.

La science et les reliques de Dieu

Il faut rappeler ici que les découvertes scientifiques du début du XVIIe siècle ont eu un double effet, d’une part en brisant les certitudes de l’homme, et d’autre part en dépassant les contraintes de sa connaissance empirique du monde grâce à la technologie et à l’esprit scientifique. « Notre Soleil devient bien inquiétant sous l’œil des télescopes » écrit Hubert Reeves dans Poussières d’étoiles, (1984), mais désormais, grâce à la connaissance des lois des orbites des planètes, « les rencontres des corps célestes et leurs éclipses sont de simples incidents de parcours, sans signification profonde. » (pp. 233-238). Quelle splendeur lorsque j’ai vu, en avril 1997, Hale-Bopp traverser le ciel, plusieurs nuits de suite…

Comète Hale-Bopp, avril 1997. Photographie de l'astronome amateur Joe Roberts (http://www.rocketroberts.com/astro/halebopp_gallery.htm).

Comète Hale-Bopp, avril 1997. Photographie de l’astronome amateur Joe Roberts.

Avec Copernic, Galilée, Kepler, Newton puis leurs successeurs, les orbites des planètes, des satellites et des comètes ont en effet été décrites avec précision : les astres ne sont plus mus par la volonté divine mais par des lois physiques. Les phénomènes qui, en apparence, n’obéissent pas à la règle d’immuabilité et d’harmonie du cosmos (étoiles filantes, comètes, éclipses ou supernovae) sont expliqués. Les phénomènes qui étaient considérés comme négatifs, porteurs de mauvais présages, ont leur place dans le cosmos « moderne », ils sont expliqués et prévisibles. Ainsi, Dieu semble ne plus pouvoir adresser des signes au hommes par les astres. Les découvertes scientifiques du XVIIe et XVIIIe siècle ont ainsi permis de re-stabiliser le monde selon une nouvelle structure (héliocentrisme, gravité).

La science a rationalisé un univers devenu opaque aux yeux de celui qui ne pouvait plus croire aux conceptions anciennes, et se retrouvait face au langage crypté du « livre de la nature », comme l’écrivait le moine philosophe et poète du début du XVIIe siècle Tommaso Campanella. Il est tentant de penser que nous avons définitivement rompu avec l’ancienne conception du monde. Certes, notre regard sur le monde a considérablement évolué grâce à la science, mais cela n’empêche pas les hommes de continuer à chercher Dieu, de partir en quête de ses signes, quand bien même certains revendiquent un athéisme scientifique.

La galaxie NGC 1566 photographiée par Hubble.

La galaxie NGC 1566 photographiée par Hubble (NASA).

Hubert Reeves se demande si le dialogue d’autrefois entre l’univers considéré comme lieu de mythes et l’homme est réellement devenu caduc : « Je crois plutôt qu’il est à reformuler sur des bases nouvelles, des bases qui intègrent tout l’acquis des sciences. […] Les événements cosmiques illustrés dans ces pages – effondrements de nébuleuses, explosion d’étoiles – ont beaucoup plus de signification pour nous que l’apparition des comètes et des étoiles filantes. » (Ibid, pp. 232-233).

La croyance a évolué avec la science, elle s’est nourrie d’elle jusqu’à faire du Big Bang une nouvelle Genèse. Puisqu’il constitue l’origine de l’univers tel que nous le connaissons et le découvrons chaque jour, le Big Bang est l’origine même des lois physiques qui permettent aux scientifiques, sans même observer la nature, d’élaborer des théories que l’observation et la mesure pourront valider ou infirmer. Mais comment inventer des concepts scientifiques dans un « pré-univers » où les lois physiques n’existent probablement pas encore, ou sous une forme inconnue ? Le Big Bang marque aujourd’hui la frontière entre l’observation et la réflexion scientifique, et l’imagination ; c’est-à-dire entre la science et l’expression de la subjectivité de chacun, que ce soit par l’art ou la croyance religieuse. La frontière a été repoussée depuis les Moyen-Âge, mais les aspirations de l’homme actuel sont-elles si différentes de celles de ses ancêtres ?

Photographie de flocon de neige par Wilson Bentley.

Photographie de flocon de neige par Wilson Bentley.

La beauté des flocons de neige

Hubert Reeves frôle parfois avec la persuasion par l’appel à l’émotion du lecteur, lorsqu’il écrit que c’est « par le jeu combiné des lois (les cristaux doivent avoir six pointes) et du hasard (la forme indéterminée des pointes) que naît la beauté des flocons de neige. » (p. 245). En invoquant « la beauté des flocons de neige », l’astrophysicien va volontairement à l’encontre de l’esprit scientifique tendant à observer le monde sans y projeter ses émotions et ses concepts. Mais la puissance poétique de cet ouvrage de Hubert Reeves réside dans le fait qu’il parvient à expliquer scientifiquement comment nous sommes venus à être au monde, et ainsi par quelles conjonctions de lois physiques et de hasard cette capacité à regarder le monde, à y voir de la beauté, a pu émerger.

Poussière d’étoiles de Hubert Reeves est tout entier tendu vers ce point, notre propre regard si limité et imparfait. Son vrai sujet, c’est la naissance de la poésie. Il n’est donc pas étonnant que l’astrophysicien aborde la création de formes par l’être humain comme une continuité de celle de la nature, qui est un « jeu » fondé sur le hasard et les lois physiques : « Quand le peintre rupestre de Lascaux agence des couleurs sur les murs de sa caverne, il poursuit, sans le savoir, l’activité créatrice que la Nature déploie depuis quinze milliards d’années. » (Idid., pp. 232-233).

Grâce à l’activité humaine, poursuit l’astrophysicien, « la Nature joue sur un second plan. » C’est-à-dire que les formes créent ne sont plus seulement des êtres vivants et des choses « inertes », mais des images plus ou moins matérielles, des langues et des langages, des abstractions. « Grâce à ses moyens d’action sur la matière, grâce à son imagination et à son intelligence, poursuit Hubert Reeves, l’homme joue à créer des formes nouvelles, inexistantes depuis le début de l’univers. En associent des couleurs, en alignant des mots, il prolonge, sur un registre plus vaste, l’activité ludique de la Nature. »

Un robot s’émouvra-t-il?

Pour Hubert Reeves, il n’y a pas de distinction de nature (car toutes ces formes existent et participent du même « jeu » de la nature) mais de degrés. Il distingue ensuite un troisième plan « quand l’œuvre artistique est perçue par une autre personne. » En effet, de même que la « capacité de choisir librement lui ouvre un champ de possibles quasi infini » dans la création de ces formes nouvelles, l’homme peut percevoir ces formes et y réagir par des émotions ou des idées abstraites : « c’est beau », peut-il dire comme le petit robot de Wall·E  (Andrew Stanton, 2008) qui s’éveille à la conscience.

Image du film "Wall-E" d'Andrew Stanton (2008).

Image du film « Wall-E » d’Andrew Stanton (2008).

La création humaine s’inscrit dans la nature elle-même, s’y mêle : la représentation sort de son cadre pour rejoindre l’univers dont elle fait partie et dont, pourtant, on l’en a dissocié. « Mozart fait vibrer des cordes de l’âme humaine qui n’avaient jamais vibré auparavant, écrit Hubert Reeves. Est-ce que sa musique crée des émotions nouvelles, ou est-ce qu’elle révèle des possibilités déjà existantes ? » C’est là une question essentielle, auquel l’auteur ne répond pas, confronté, comme il le dit lui-même, aux limites des mots.

La science-fiction, et peut-être demain la science elle-même, permet de faire vibrer les « cordes de l’âme » de ce qui n’est pas humain, un robot nommé Wall·E qui aime regarder la comédie musicale Hello, Dolly ! (Gene Kelly, 1969). Peut-être des êtres futurs découvrirons un jour les restes d’une culture oubliée, celle de vieux petits robots compactant les déchets d’une civilisation, des amas de notre civilisation devenues des montagnes.

Version remaniée d’un article paru le 27 avril 2010 sur le blog de l’auteur puis le 4 mars 2014 sur Éclats Futurs.