Détail d'une planche de La Frontière invisible de François Schuiten et Benoït Peeters (2004).

Philip K. Dick : la carte est le territoire

On s’étonnera peut-être de trouver en ouverture de ce texte le détail de cette planche de La Frontière invisible de François Schuiten et Benoït Peeters (Casterman, 2004), et pourtant la magnifique et fascinante série des Cités Obscurestout comme les récits de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick nous rappellent que les récits d’univers virtuels existent depuis que l’homme s’est interrogé sur la différence entre le rêve et l’éveil, le paysage peint et son modèle, la carte et le territoire. Bien sûr, les innovations technologiques propres à la science-fiction ont métamorphosé ces récits et impliqués de multiples réflexions, parfois inédites, mais il nous semble que l’interrogation qui travaille ces histoires est fondamentalement primitive.

Si Philip K. Dick a longuement abordé le pouvoir de l’image, c’est son propre pouvoir de créer des univers par les mots qui ne cessait de le fasciner : le créateur que recherchent ses personnages est lui-même, tel l’auteur que recherche Juliana dans son roman Le Maître du haut-château. Il s’agit ici aussi, bien sûr, d’aborder l’œuvre de Philip K. Dick sous l’angle du pouvoir quasi démiurgique de l’écrivain, qui en piégeant ses lecteurs (les habitants des mondes virtuels) en vient à être fasciné par sa propre création et à se penser comme personnage de sa propre fiction. Nous aborderons la dimension autobiographique de l’œuvre de Dick, qui s’est sans cesse accrue jusqu’à ce que sa vie et ses fictions se rejoignent dans les expériences et recherches mystiques des dix dernières années de sa vie. Il se pensait alors comme un gnostique dont l’œuvre détenait quelques clés masquées de la connaissance, comme si la carte qu’il avait dessinée devenait un territoire à celui capable de vraiment la lire.

Philip K. Dick ne nous parle pas de l’avenir, mais de ce qui fonde notre manière de nous représenter l’homme dans le monde, hier comme aujourd’hui. Ses récits sont de nouveaux démentis à « l’égoïsme naïf de l’homme » défini par Freud : ses récits sont toujours les histoires de la découverte que la Terre n’est qu’un planisphère, et que l’univers n’est pas infini, mais au contraire égocentrique. Ses œuvres ne cessent de contredire la célèbre phrase d’Alfred Korzybski, fondateur de la sémantique générale, « The map is not the territory». Avec Philip K. Dick, la carte est le territoire. « On cherche un démenti à ses perceptions – pourquoi ? » se demande Mr. Tagomi dans Le Maître du Haut-château tandis que tout se dissout autour de lui (Philip K. Dick, Le Maître du haut-château, in Substance Rêve, Paris, Éditions Presses de la Cité, collection « Omnibus », traduction de Jacques Parsons, 1993, p. 212).

Pourquoi avons-nous besoin de nous perdre dans la fiction ? Les personnages des œuvres de Dick sont toujours enfermés dans leur propre visage en une prison sans fin. Où qu’ils aillent, ils sont prisonniers de leur propre manière de se représenter le monde, par les images et les mots. Si les mots démolissent l’homme par leur mensonge, il faudrait pouvoir se protéger de leur pouvoir manipulateur, ce qui rejoint les recherches d’Alfred Korzybski qui a inspiré à l’écrivain Alfred E. van Vogt son roman Le Monde des non-A qui a été la grande révélation SF de Philip K. Dick. Mélange de logique et de psychiatrie, le but de la sémantique générale est de « guérir » l’homme des tendances irrationnelles qui l’ont maintes fois mené à la catastrophe. Dans l’œuvre de van Vogt, l’homme devient un surhomme par la maîtrise de son langage, donc de sa pensée. Mais, à cette influence majeure s’ajoute dans l’œuvre de Dick celle du roman 1984 de George Orwell dans lequel le pouvoir totalitaire veut contrôler la représentation du monde, et ainsi la pensée, par le contrôle des mots. Dans les deux cas, utopie et anti-utopie, l’enjeu est la création d’un homme nouveau, « guéri » par les mots.

Les œuvres de Philip K. Dick ne cessent d’osciller de l’un à l’autre, et si la croyance en un surhomme bénéfique a été définitivement rongée par le nazisme, il y a en elles l’expression du besoin irrépressible de renommer les choses, de réécrire le monde comme si, après le traumatisme de la Shoah, il n’était plus possible de se contenter des mots jusqu’à présent disponibles. Comment nommer une horreur jusqu’alors impensable ? Leur moi atomisé, le visage de l’horreur collé au leur, les personnages dickiens sont les détenus d’un camps devenu le monde entier, à jamais, puisque Auschwitz est désormais « le signe de l’homme » (Georges Bataille). Comment peut-on écrire le livre de ce monde où les mots ne font plus sens ? Où ils nous invitent à croire que les « douches » sont là pour l’hygiène corporelle des déportés et l’atroce « sport » pour leur bien-être. En effet, le nazisme fut le triomphe tragique de la perversion de la fiction. Comment croire encore en la science, la technologie, l’utopie, la guérison de l’homme, le surhomme ? Fou ou non, Philip K. Dick était aussi d’une lucidité désarmante, le produit de ses désillusions le conduisant à mettre dans la bouche d’un personnage de son dernier roman, La Transmigration de Timothy Archer, ces mots terribles : « Prenez le sandwich et mangez ; oubliez les mots ». Quelques mois plus tard, il était mort. Ce serait si bon en effet de ne plus se poser de question, de ne plus ressentir ce besoin d’écrire, de lire, de se raconter des histoires ! Mais l’homme semble ne pas pouvoir étancher sa soif, il a besoin de se représenter le monde, il lui faut penser qu’il n’est qu’un roseau pensant.

Pourquoi croire encore aux fictions que nous continuons à nous raconter et à croire, malgré tout ? Les grandes valeurs de la science-fiction sont devenues des déchets avec lesquels l’écrivain doit composer. Philip K. Dick revendiquait l’incohérence de ses œuvres comme une composante majeure de son esthétique, comme une métaphore cosmogonique même puisque le livre est la représentation d’un monde qui comme son genre littéraire a perdu sa cohérence, un monde qui est, selon sa propre expression, « bordélique ». Les personnages de Philip K. Dick recherchent un récit leur permettant de lier les faits les plus hétérogènes au sein dune structure claire qui possède un sens. L’écrivain tente d’écrire le roman de ce monde où humanité et inhumanité se côtoient, voire se superposent. La science-fiction permet à l’écrivain de séparer l’inhumanité du visage de l’homme, le nazi devenant un androïde que l’écrivain tentera de définir récit après récit, pour mieux comprendre l’humain. La fiction permet de mettre les choses à distance, les rendre autres pour mieux les reconnaître comme faisant partie de nous-mêmes. Il s’agit ainsi de réinvestir la fiction de son pouvoir de révélation du réel, miroir réfléchissant l’obscurité de notre monde.

Texte de présentation de la table-ronde proposée par table-ronde sur Philip K. Dick organisée par les éditions Le Feu Sacré dans le cadre du festival Hallucinations Collectives 2012, avec pour invités Pacôme Thiellement (essayiste, vidéaste, chroniqueur à France Culture) et Aurélien Lemant (essayiste, dramaturge et comédien), animée par Jérémy Zucchi. Publié sur le blog de l’auteur le 15 mars 2012.