Rio (Marlon Brando) dans La Vengeance aux deux visages

La Vengeance aux deux visages, le mélodrame réinvente le western

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Un western ne semble pas pouvoir relever du mélodrame si l’on s’en tient à la conception « classique » de ces genre mais un film tel que La Vengeance aux deux visages (One Eyed Jack, 1961), unique film de Marlon Brando, d’après un scénario de Sam Peckinpah que devait réaliser initialement Stanley Kubrick, parvient à mêler brillamment les deux genres.

Affiche d'époque de La Vengeance aux deux visages

Affiche d’époque de La Vengeance aux deux visages

L’intrigue du film La Vengeance aux deux visages de Marlon Brando relève sans aucun doute du western : Rio (Marlon Brando), hors-la-loi évadé de prison, retrouve la trace de Dad Longworth (Karl Malden), qui s’est enfui avec l’argent qu’ils avaient dévalisé en le laissant dans le désert. Dad, grâce au butin mal acquis, est devenu le shériff d’une petite ville sur la côte californienne, représentation du rêve américain en marche. Rio arrive avec l’intention d’attaquer la banque de la ville et de se venger, aidé par trois complices.

Dad Longworth (Karl Malden) et Rio dit The Kid (Marlon Brando), La Vengeance aux deux visages

Dad Longworth (Karl Malden) et Rio dit The Kid (Marlon Brando), La Vengeance aux deux visages

Une histoire de famille

On pourrait s’agir ici d’un récit de vengeance classique du western, mais le film le recoupe avec l’un des thèmes du mélodrame, le retour de « celui par qui le scandale arrive », pour reprendre le titre d’un mélodrame de Vincente Minnelli (1960). Dans la continuité des films « psychanalytiques » des années cinquante, le conflit de La Vengeance aux deux visages a avant tout pour centre la famille : Comme un torrent, du même Minnelli (1957), possède ainsi un thème identique à La Vengeance aux deux visages, le paria mis au bans injustement affronte celui qui l’a trompé, devenu riche puissant, son frère aîné (Dad chez Brando).

Comme dans nombre de mélodrames, le symbole d’une autorité injustement acquise est défiée au sein d’une même famille (Dad est le père spirituel de Rio) qui n’est autre qu’une société en miniature. Le western La Vengeance aux deux visages, au lieu d’exalter la construction de celle-ci, dénonce les mensonges qui l’ont bâti, et par cet affrontement œdipien père/fils, le film rejoint un thème mélodramatique des tragi-comédies du XVIIème siècle, celui des amants ennemis. Comme dans Le Cid de Corneille (1637), Rio est amoureux de la belle-fille de Dad, Louisa (Pina Pellicer). Celle-ci attend un enfant de Rio et le cache à Dad, situation mélodramatique classique. Rio refusera finalement de se venger, mais sera contraint d’affronter Dad suite à un quiproquo (autre topos du mélodrame) crée par ses complices devenus traîtres. Rio sera une nouvelle fois victime d’une injustice.

Rio (Marlon Brando) et Louisa (Pina Pellicer) dans La Vengeance aux deux visages

Rio (Marlon Brando) et Louisa (Pina Pellicer) dans La Vengeance aux deux visages

Deux conceptions opposées de l’héroïsme

Rio est un héros trahi, battu, victime, qui n’agit que par contrainte, sans pouvoir contrôler les événements : le mélodrame vient ainsi mettre en danger le western qui donne au film son cadre et son imagerie, y compris dans la notion d’héroïsme si chère au western. Western et mélodrame sont deux genres qui s’opposent, notamment, par leurs conceptions de l’héroïsme. Dans le premier genre en effet, le héros est classiquement défini par sa capacité à surmonter toutes les épreuves, à l’image des héros épiques, afin que triomphe le rêve américain, progrès, justice et démocratie, sans jamais montrer signe de faiblesse. Celle-ci est incompatible avec l’héroïsme du western classique dans la mesure où la moindre faille est synonyme d’impuissance, de maladie témoignant de la décomposition de ce rêve, et à terme, de mort. Un héros de western ne peut être une victime, à la différence du mélodrame, sans que cela affecte la société qui tente de se construire. Il est action, ou bien il est mort.

Rio (Marlon Brando) dans La Vengeance aux deux visages

Rio (Marlon Brando) dans La Vengeance aux deux visages

Le mélodrame crée ses héros, ou le plus souvent, ses héroïnes (autre point d’opposition avec le western, principalement masculin) grâce aux faiblesses de ceux-ci, leur statut de victime engendrant chez le spectateur un sentiment de pitié qui les transfigure. C’est leur capacité à subir les événements qui les transforme en héros. De plus, le héros de mélodrame ne sert pas une société en construction, mais est victime de la décomposition de celle-ci, privée d’action et de rêve.

Le film La Vengeance aux deux visages de Marlon Brando recoupe ainsi thèmes du western et thèmes mélodramatiques afin de rendre au héros de western les failles et les dilemmes qui lui manquaient. Le héros nous apparaît ainsi tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Le western, grâce à l’apport du mélodrame, devient tragique.

Version mise à jour et corrigée de l’article paru le 12 juin 2009 sur le blog de l’auteur, sous le titre La Vengeance aux deux visages (Marlon Brando, 1961) : western et mélodrame.

Auteur : Jérémy Zucchi

Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaires (soutenus par l'association Eclore), tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais sur le cinéma, en particulier sur la science-fiction cinématographique. Il publie ses articles sur Philip K. Dick et le cinéma son blog Éclats Futurs (www.eclatsfuturs.com) et intervient lors de tables-rondes, conférences et présentations de films. Site web : http://www.jeremyzucchi.com

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