Gary Sinise dans Impostor, film de Gary Fleder d'après Philip K. Dick (2002).

Impostor (Gary Fleder, 2002)

En 2075, les extra-terrestres d’Alpha du Centaure essayent d’envahir la planète depuis plus d’une décennie. Les villes terriennes sont protégées par des cloches de verre, la démocratie a cédé place à la dictature sous l’état d’urgence. Spencer Olham (Gary Sinise) conçoit une arme qui doit permettre de gagner la guerre mais il est soudainement arrêté pour haute trahison. Il est en effet soupçonné d’être un robot-espion centaurien qui a pris les traits et la mémoire de Olham. Ce dernier parvient à s’enfuir. Aidé de son épouse et d’un acolyte, il doit prouver qu’il innocent, c’est-à-dire qu’il est bel et bien lui-même.

Une menace présente, un futur daté

Impostor (Gary Fleder, 2002) est l’adaptation de la nouvelle éponyme (« L’Imposteur » en traduction française), publiée dans Astounding en juin 1953 dans laquelle l’écrivain propose, dès cette nouvelle de jeunesse, un récit paranoïaque remarquable d’efficacité, qui constitue une métaphore de la chasse aux communistes qui sévissait alors aux États-Unis. L’adaptation cinématographique de cette nouvelle, Impostor, a trouvé un écho inattendu dans le contexte idéologique qui succéda aux attentats du 11 septembre 2001, jusqu’à correspondre à l’idéologie propagée par George W. Bush d’un « Axe du Mal » justifiant tous les moyens mis en œuvre pour faire la chasse aux terroristes.

Le film a été tourné avant l’élection de Bush Jr, mais Impostor présente déjà l’idée d’une société qui a fait le choix de limiter les libertés afin de mener la guerre (idée pertinente mais peu développée). Paradoxalement, si la montée du risque terroriste a peut-être conduit les auteurs à réactualiser la nouvelle de Dick, Impostor persiste à utiliser l’imagerie de science-fiction d’antan, telle la ville protégée par une bulle anti-missiles, énième variation de la désuète ville sous cloche.

Si Minority Report (Steven Spielberg, 2002) propose une vision de la ville à la fois contemporaine et futuriste propre à interpeller le spectateur, Impostor échoue à produire toute étrangeté faute de réactualisation de l’imagerie de science-fiction. Son réalisateur Gary Fleder tente de compenser ce manque d’imagination par un semblant d’ambition visuelle, en tentant de mélanger les univers et les parti-pris visuels de Blade Runner (pluie, obscurité, saturation des décors et crasse) et de Total Recall (de type béton et métal, coupante comme un rasoir) en une tentative maladroite de synthèse dont le modèle serait la célèbre séquence du clocher de Niagara (Henri Hathaway [1], 1953).

Impostor, film de Gary Fleder d'après Philip K. Dick (2002).

Impostor, film de Gary Fleder d’après Philip K. Dick (2002).

Familiarités avec Minority Report : coïncidences ou plagiat?

C’est en construisant de nouvelles propositions à partir du schéma du film noir que Ridley Scott ou Steven Spielberg sont parvenus à prolonger l’œuvre de Philip K. Dick, mais le film de Gary Fleder ne va pas au-delà du simple pastiche, ce symptôme du postmodernisme que le philosophe Fredric Jameson décrit comme « la cannibalisation aveugle de tous les styles du passé, le jeu de l’allusion stylistique aléatoire, et, de façon générale, le primat croissant de ce qu’Henry Lefebvre a appelé le « néo »[2] ».

Sortis tous deux en 2002, Minority Report tout comme dans Impostor font référence aux Passagers de la nuit (Allan Dwan, 1948) dans lequel Humphrey Bogart en cavale se fait refaire le visage : dans ces films, les héros sont opérés clandestinement pour se faire enlever le mouchard dans Impostor et les yeux dans Minority Report, dans des quartiers aux immeubles délabrés, moisis, à demi abandonnés [3] qui évoquent le Bradbury Building suintant la pluie où vit J.F. Sebastien dans Blade Runner. Reprise d’un point du récit des Passagers de la nuit ou plagiat, la suite tend à laisser penser à la seconde option car lorsque la police passe au peigne fin ces quartiers grâce à des scanners thermiques et croient un instant avoir retrouvé le héros recherché, mais il s’agit d’une petite fille dans Impostor, et (pensent-ils) d’un chat dans Minority Report. Si plagiat, qui a copié qui ?

Difficile de répondre à cette question tant le scénario du film de Steven Spielberg a longtemps circulé à Hollywood, et compte tenu du délai écoulé entre le tournage du film de Gary Fleder et sa sortie. En effet, il faut préciser qu’initialement, Impostor était un moyen-métrage conçu pour être un segment d’un film de science-fiction en trois histoires différentes, avant que les producteurs de Dimension Films ne décident de le rallonger pour le distribuer comme long-métrage, ce qui explique les longueurs et péripéties inutiles qui nuisent au rythme de ce petit film d’action sympathique.

Des implications morales douteuses

Son scénario ne brille pas par le traitement de ses personnages, malgré la tentative de développement du personnage de son épouse et l’invention d’un acolyte rencontré lors de la fuite d’Olham dans les bas-fonds de la ville, afin de donner un interlocuteur au protagoniste principal, auquel il puisse se confier et qui puisse l’aider. Noir, ce sidekick véhicule tout d’abord les clichés chers aux conservateurs en étant présenté comme une racaille potentiellement dangereuse. La représentation bascule lorsqu’il aide le protagoniste Olham. Il n’est ni comique comme ses prototypes Eddy Murphy dans 48 heures (Walter Hill, 1982) ni paternel comme Danny Glover dans L’Arme Fatale (Richard Donner, 1987), et le film se défend de reléguer un Noir à un emploi aussi conventionnel d’acolyte, lors d’une scène où il affirme qu’il n’est pas un drogué, contrairement à ce que Olham semble croire. Mais le personnage ne s’incarne réellement à aucun moment, il ne dépasse pas sa simple fonction narrative d’interlocuteur au service d’Olham.

À la fin du film Impostor, la lutte contre l’oppresseur tend à reformer la communauté ébranlée par l’imposteur qui a prétendu en faire partie pour mieux la détruire de l’intérieur. Lorsque la télévision montre une interview du véritable Olham, qui était « un vrai patriote » selon la journaliste, le dissident qui a aidé malgré lui l’imposteur ne peut s’empêcher de lâcher ces mots : « J’espère l’avoir connu », indiquant qu’il espère avoir aidé le véritable individu et non son clone meurtrier, mais aussi suggérant qu’il espère plus largement que la personne qu’il a aidé partageait les valeurs évoquées par le reportage télévisé. Le dissident luttant contre les dérives ultra-sécuritaires du pouvoir s’est donc plié à ce dernier au nom de la lutte contre l’ennemi extraterrestre commun. Une telle séquence relève de la haute trahison d’un auteur, Philip K. Dick qui, dénonçant les excès du capitalisme tout comme ceux du communisme, n’a jamais cessé de révéler les implications politiques et éthiques des représentations, comme en témoigne une conférence de 1978 au cours de laquelle il s’interroge sur le « degré d’authenticité des informations transmises » par les divertissements cinématographiques ou télévisuels : « Quel est le rapport entre un feuilleton télé humoristique moyen et la réalité ? Et pour les feuilletons policiers ? […] Les bons sont toujours de la police, et la police a toujours le dessus. Ne vous méprenez pas là-dessus : la police a toujours le dessus. [4] »


1 C’est peut-être en référence à cette œuvre que l’antagoniste du film Impostor se nomme Hathaway.

2 Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, Paris, Éditions Beaux-Arts de Paris, Collection « D’art en questions », traduction de Florence Nevoltry, 2007, p. 58.

3 Les appartements à demi en ruine aux fenêtres condamnées par des planches de bois clouées de travers évoquent clairement ceux du film de Ridley Scott.

4 Philip K. Dick, « Comment construire un univers… » in Si ce monde vous déplaît… et autres écrits (Anthologie établie et préfacée par Michel Valensi), édition de l’Éclat, 1998, traduction Christophe Wall-Romanas, p. 190.