Détail de la couverture d'une édition poche anglophone de Glissement de temps sur Mars de Philip K. Dick.

Autisme et schizophrénie dans Glissement de temps sur Mars

Dans son roman Glissement de temps sur Mars publié en 1963, Philip K. Dick développe l’idée d’un lien entre schizophrénie et machine qui sera exposé par Bruno Bettelheim dans La Forteresse vide (1967) avec le cas du petit Joey qui « devait établir [des] raccordements imaginaires avant de pouvoir manger, car seul le courant faisait fonctionner son appareil digestif. Il exécutait ce rituel avec une telle dextérité qu’on devait regarder à deux fois pour s’assurer qu’il n’y avait ni fil ni prise » (Bruno Bettelheim, La Forteresse vide, Paris, Editions Gallimard, Collection « Folio essais », 1969, p. 445).

Dans Glissement de temps sur Mars, l’individu autiste est en quelque sorte branché sur un projecteur de cinéma. Le Docteur Glaub explique au père de Manfred, Norbert Steiner, qu’une nouvelle théorie concernant l’autisme « suppose un trouble dans la perception de la durée chez l’individu autistique, de sorte que son environnement est tellement accéléré qu’il ne peut plus l’affronter ». Dans cette hypothèse, l’absence totale ou partielle de communication de l’enfant autiste Manfred serait provoquée par ce que nous appelons un temps cinématographique accéléré dont il serait le spectateur captif, comme l’explique le Docteur Glaub qui déclare que c’est « exactement comme si nous regardions un programme de télévision accéléré, dans lequel les objets fileraient si vite qu’ils en deviendraient invisibles, et dont le son ne serait plus qu’un charabia incompréhensible… ». Accéléré, ralenti, inversé, le cinéma n’est que du temps, compressé, découpé, dilaté.

Le personnage Jack Bohlen a entendu ce mot de la bouche de Manfred, enfant autiste muet : « Rongeasse » (dans sa traduction française). Il s’interroge sur le sens de ce mot :

Rongeasse, pensa-t-il. Je me demande… Rongeasse pourrait-il signifier « le temps » ? La force qui pour ce gosse représente le pourrissement, le délabrement, la destruction, et finalement la mort ? La force qui s’exerce partout, sur tout ce qui se trouve dans l’univers.

Est-ce qu’il ne voit que cela ?

Dans ce cas, pas étonnant qu’il soit autistique ; pas étonnant qu’il soit incapable de communiquer avec nous. Une vision aussi partielle de l’univers – ce n’est même pas une vision totale du temps. Car le temps donne également naissance à de nouvelles choses ; c’est aussi le processus de maturation, de croissance. Mais bien sûr, Manfred ne perçoit pas le temps sous cet aspect.

Est-il malade parce qu’il voit cela ? Ou l’observe-t-il à cause de sa maladie ? Il s’agit peut-être d’une question dénuée de sens, ou du moins à laquelle on ne peut répondre. Telle est la vision que Manfred a de la réalité, et selon nous il est terriblement malade ; contrairement à nous, il ne perçoit pas le reste de la réalité. Il n’en voit qu’une affreuse partie ; il la regarde sous son aspect le plus repoussant.

Autistes et schizophrènes, briseurs de temps

Les individus victimes de cette maladie ne sont dès lors « pas inertes ni vivants ; d’une certaine manière ils [sont] à la fois l’un et l’autre », pour reprendre les pensées de Jack Bohlen face aux « Machines Éducatives » de Glissement de temps sur Mars. Ce n’est pas pour rien que nous avons repris ces mots, car Philip K. Dick, dans ce roman en particulier, montre comment la maladie mentale mène à la réification de l’être humain, cette transformation provoquant l’impression d’« inquiétante étrangeté » définie par Sigmund Freud. Un lien peut donc être tracé entre les différentes formes de perception passive que met en scène l’écrivain : celle de l’androïde, celle du cinéma, et celle de la maladie mentale. Tous ne perçoivent du monde que l’action de l’entropie, cette fameuse « mort au travail » qui était la définition du cinéma par Jean Cocteau.

Jack Bohlen tente aussi de définir les hallucinations terrifiantes dont il est lui-même victime en tant que schizophrène : « Plutôt qu’une psychose, avait-il pensé bien souvent, cela se situait davantage au niveau de la vision ; un aperçu d’une réalité absolue dont la façade aurait été arrachée. Mais cette idée était si écrasante et radicale qu’elle ne pouvait être intégrée à ses conceptions habituelles des choses. Et le trouble mental [la schizophrénie] était dû à cela. » Le dédoublement de la perception de la réalité du schizophrène, s’explique ainsi par la coexistence de deux modes de temps liés à deux modes opposés d’existence : l’existence active qui s’exerce dans le présent, passive dans le temps cinématographique.

Manfred est autiste, Jack Bohlen est schizophrénique, mais ces deux maladies sont deux manifestations, dans Glissement de temps sur Mars, d’une même perception déformée du temps, d’une vision cinématographique du monde où le temps est visible sans qu’aucune existence ne puisse s’y inscrire et agir, plongeant l’individu qui en est victime dans « une contraction de la vie en une tombe humide, froide et pourrie ; un endroit, enfin, où rien n’arrivait, où rien ne pouvait venir ; un lieu de mort absolue. ». Le cinéma devient ainsi la représentation de la mort du monde, et donc de notre propre disparition.

Dans Glissement de temps sur Mars, le cinéma est décrit par Philip K. Dick comme une machine qui ne retient de la matière organique que ce que son temps fait vieillir et pourrir précipitamment. Entre la machine et la pourriture, il n’y a pas de place pour l’existence. C’est la lutte contre cette réification, cette transformation par l’action de l’entropie en matière, pierre, poussière, qui est l’enjeu des œuvres de Philip K. Dick.

Le miracle cinématographique

Il y a un espoir dans Glissement de temps sur Mars, et cet espoir est porté par le cinéma, comme ce sera le cas dans Substance Mort (1977). Puisque sur l’écran tout est image, variable au gré des dérèglements du projecteur, alors il est peut-être possible d’inverser le cours du temps par procuration. Le cinéma est en effet le moyen par lequel la perception anormale du temps par l’enfant autiste peut être non guérie mais contre-balancée, le Dr. Glaub expliquant en effet à Norbert Steiner comment ils pourraient entrer en contact avec Manfred en ralentissant ce temps, grâce aux procédés cinématographiques :

En suivant cette nouvelle théorie [selon laquelle l’individu autiste voit le temps en accéléré], on pourrait placer l’enfant dans une sorte de chambre close avec un écran sur lequel on lui projetterait au ralenti des séquences filmées… […] Le son et l’image seraient ralentis, et passeraient à une vitesse tellement lente que ni vous ni moi ne pourrions percevoir le moindre mouvement, ni reconnaître le bruit comme des paroles humaines.

Le procédé vise ainsi à recréer une illusion de temps linéaire, c’est-à-dire tel qu’il peut être perçu de manière semblable par chacun de nous, linéairement. Paradoxalement, c’est en enfermant l’enfant autiste dans une chambre de projection – une salle de cinéma – qu’ils pensent pouvoir ramener l’enfant du temps cinématographique vers le temps ordinaire.

Le cinéma, qui se définit par le mouvement et donc le temps, permet ainsi d’accomplir virtuellement l’exploit impossible de modifier le cours du temps linéaire. L’art cinématographique devient ainsi la métaphore de ce rêve, avec l’espoir secret de voir s’accomplir dans la réalité ce qui est advenu sur l’écran. « Auriez-vous l’intention de le laisser pour le restant de sa vie dans une chambre close en lui passant des images au ralenti ? » demande Norbert Steiner, le père de l’enfant autiste et mutique Manfred.

Le miracle cinématographique doit s’accomplir dans la réalité ou ne pas être.

Article revu et corrigé paru le 29 septembre 2009 sur le blog de l’auteur, puis sur Éclats Futurs.

L’édition citée de Glissement de temps sur Mars est celle parue dans le recueil Substance Rêve, Paris, Éditions Presses de la Cité, collection « Omnibus », traduction d’Henry-Luc Planchat, 1993.