Religion et virtualité : eXistenZ

Les films de science-fiction de David Cronenberg Videodrome (1983) et surtout eXistenZ (1999) ajoutent à la réflexion sur le réel une dimension religieuse. Ils peuvent être vus à ce titre comme des échos cinématographiques des romans de Philip K. Dick écrits après sa conversion à l’Église Épiscopale, du Dieu venu du Centaure (1964) à Siva (1981) en passant pas Ubik (1969). Dans Videodrome, la « Mission Cathodique » soigne les victimes de la dépendance télévisuelle, tandis que la dernière partie du film est habitée par la promesse d’une vie éternelle grâce à la dématérialisation. La technologie du virtuel promet en effet une « Nouvelle Chair », l’être devenant image. Dans l’écran de télévision, Max Renn (James Woods) montre à lui-même la voie qui mène à ce prétendu Salut, à l’image sans corps : le suicide.

« Je pense que nous mêlons constamment la fiction et la réalité pour créer la réalité, déclare David Cronenberg. Les nouvelles technologies proposent des méthodes différentes, mais le concept et le processus sont les mêmes. » Dans ce même entretien paru à la sortie du film eXistenZ, le cinéaste évoque le rapport entre univers virtuel et religion, déjà développé par Philip K. Dick, que ce film a rendu plus explicite encore :

Quand on est catholique, on est élevé dans un système très complexe avec des prières, des saints, une iconographie, des églises, un pape, des évêques… Pour les catholiques, c’est très réel, mais je peux bien dire tout d’un coup que tout cela est faux, et hop, ça n’existe plus. Cela me fascine. Ce qui m’intéresse, c’est le processus par lequel les gens créent une nouvelle réalité. La religion n’est qu’un exemple. L’art peut en être un autre.

Les anachronismes, la survivance des images et des mythes dépassés ne font que mettre en évidence cette création constante de la réalité, depuis la nuit des temps. Ainsi, la présentation du jeu éponyme eXistenZ a lieu dans une salle évoquant une église, avec des vitraux. La présence des trois lampes encadrant le vitrail central, juste au-dessus de la créatrice du jeu eXistenZ Allegra Geller (incarnée par Jennifer Jason Leight) évoque évidemment la Sainte Trinité.

Auteure de la Bible de ce monde, « la grande prêtresse du game-pod » est idolâtrée par les joueurs dont la ferveur est devenue religieuse, leur foi étant d’autant plus grande que l’univers virtuel semble réel. Lorsqu’elle s’adresse au public (au nombre de douze individus, tels ses apôtres), la lumière vient la baigner surnaturellement par le haut, claire et jaune, semblant provenir de l’extérieur malgré la nuit sombre et bleutée du dehors. C’est une fausse lumière « divine », un faux soleil qui éclaire « l’église » devenue lieu de célébration de la virtualité du monde. Les vitraux ne sont en fait que les filtres colorés d’une lumière artificielle.

Jouer au jeu, jouer un rôle

eXistenZ est rempli de rituels qui ajoutent une dimension explicitement religieuse aux protocoles indispensables dans tout jeu vidéo pour commencer une partie ou réussir les niveaux. Michel Chion a très justement noté cette codification extrême marquée par le fait que « sans arrêt Jude Law et Jennifer Jason Leight verbalisent le monde étrange qui les environnent, tout ce qu’ils font et utilisent ». (Michel Chion, « Noms et choses dans le scénario d’anticipation », Positif n°516, février 2004, pp. 98-101)

Pour la créatrice du jeu eXistenZ, Allegra Geller, tout est connu, tout est écrit, tout a sa place dans une mécanique qu’elle est seule à parfaitement connaître. Mais sa position de démiurge au sein du jeu n’est qu’un rôle auquel elle a été invitée à jouer, tout comme celui de la créatrice adulée par ses fans. En effet, la fin du film eXistenZ dévoile la virtualité du monde jusqu’alors considéré comme réel : il ne s’agissait que d’une immersion au sein de transCendenZ, méta-jeu. C’est alors qu’est révélée l’identité véritable des individus connus auparavant sous les noms d’Allegra Geller et de Ted Pikul (Jude Law) : ce sont des intégristes « réalistes » tuant ceux qui mettent en danger le « Réel », exacts opposés des prophètes meurtriers de la « Nouvelle Chair » de Videodrome.

Jennifer Jason Leigh et Jude Law dans eXistenZ de David Cronenberg.

Jennifer Jason Leigh et Jude Law dans eXistenZ de David Cronenberg.

eXistenZ est un film dont la fascination s’exerce pleinement lorsque retentit ce rebondissement final, qui met en abyme la vision des jeux vidéos très datée de la première partie du film, dans laquelle les personnages virtuels sont des programmes qui semblent réels, certes, mais fort peu vivants, PNJ (personnages non-joueurs) répondant uniquement aux phrases et comportements programmés. David Cronenberg semble alors se contenter de recréer avec des acteurs les conventions et limites des jeux vidéos de son époque sans aucune extrapolation hormis la possibilité de s’incarner dans le jeu lui-même. Mais il faut aller plus loin…

« Si vous considérez chaque étape comme aussi réelle que la précédente, y compris le moment où vous quittez le cinéma, vous avez saisi le sens du film » déclare David Cronenberg. En somme, la virtualité est une question de point de vue, il est relatif à un contexte, à un récit, à des conventions, à une culture. Pourquoi avons-nous accepté de croire en l’existence d’Allegra Geller ? Parce que lorsqu’un film commence, c’est une fenêtre sur un monde conventionnellement perçu comme réel qui s’ouvre. Nous avons d’autant plus cru en l’existence d’Allegra Geller que le jeu eXistenZ dégageait une artificialité évidente.

eXistenZ, film existentialiste ?

Grâce à son rebondissement final, le film eXistenZ offre une réflexion dense sur les niveaux de réalité, rejouant les conflits engendrés dans nos sociétés et au cours de notre Histoire par les oppositions entre ce que l’on croit, ce que l’on croit savoir, et ce que l’on sait. « Ce n’est pas le film qui est un jeu, mais notre propre vie » déclare David Cronenberg, car selon quels critères considérons-nous qu’une chose est réelle ? Le cinéaste déclare ne pas prendre lui-même pas le parti des réalistes ou des virtualistes du film eXistenZ : « je raisonne comme un scientifique qui mène une expérience. J’examine ce qui se passe. Je suis du côté de la philosophie du film, qui dit que nous devons créer notre propre réalité. Pour moi, toute réalité est virtuelle, alors on peut choisir sa réalité. » Nous sommes aveugles et pourtant nous devons reconnaître et désigner les choses, faire des choix qui déterminent notre manière de penser. David Cronenberg déclare se sentir proche de cette conception existentialiste de la vie :

Notre vie est très courte, nous mourons, et la mort est absolue. Nous n’avons pas beaucoup de temps pour tout comprendre mais, en même temps, nous sommes constamment obligés de faire des choix. C’est absurde, mais pourtant c’est la vérité. Il n’y a pas de dieu, pas de religion. […] Sartre a dit que l’homme était condamné à être libre. C’est une terrible responsabilité, mais c’est aussi la vraie liberté. Une telle liberté dépasse sans doute tous les désirs humains. Je parle de cela dans le film. A un moment, Ted Pikul, le personnage joué par Jude Law, dit “Je n’aime pas être ici. Nous avançons à tâtons dans un monde informe dont nous ne connaissons pas les règles, ou qui n’a même pas de règles, et nous sommes à la merci de forces inconnues qui cherchent à nous détruire sans que nous sachions pourquoi.” Ça, c’est Heidegger. C’est vraiment comme ça que les existentialistes décrivent la vie humaine. Je partage ce point de vue.

La salle de cinéma et ses spectateurs perdent forme au fur et à mesure que les lumières diminuent pour laisser place au film : n’est-ce pas une manière de nier notre réalité au profit de celle de l’écran ? Voir un film, c’est accepter de perdre nos perceptions et notre réalité pour l’illusion d’un autre monde, à travers un autre regard. Les interrogations anxieuses de Ted Pikul dans eXistenZ sont celles du joueur d’un jeu se jouant de lui, ignorant les règles, qu’il soit spectateur ou habitant d’un monde dans lequel il se trouve soudain projeté, à l’image de Mr. Tagomi émergeant dans un présent alternatif dans Le Maître du haut-château de Philip K. Dick (1962) : « On peut donc errer complètement perdu, sans panneaux indicateurs ni guide ? » se demande-t-il (chap. XIV, traduction de Jacques Parsons). Le fonctionnaire angoissé énonce la problématique essentielle de tout récit de monde virtuel : « On cherche un démenti à ses perceptions – pourquoi ? »

Article revu et corrigé paru le 6 juin 2011 sur le blog de l’auteur. Toutes les citations de David Cronenberg sont tirées de l’entretien avec Vincent Ostria, Les Inrockuptibles n° 217, avril 1999.