Naissance de Kusanagi au début de Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995).

Ghost in the Shell : l’évolution naturelle des êtres artificiels

Avant que tous les objets ne « retournent » à leur aspect de 1939, Philip K. Dick propose dans son roman Ubik (1968) une représentation de la doctrine évolutionniste, dont un certain nombre d’auteurs de science-fiction jusqu’à la fin des années cinquante se faisaient les conteurs ou prophètes. En effet, il prend soin d’ouvrir le huitième chapitre par la description des « grands rideaux aux motifs peints à la main qui dépeignaient les étapes de l’ascension de l’homme, depuis les organismes unicellulaires du cambrien jusqu’aux premiers engins volants plus lourds que l’air au début du XXe siècle. » (Philip K. Dick, Ubik, traduction d’Alain Dorémieux, 1970)

Arbre de l'évolution dans Ghost in the Shell de Mamoru Oshii.

Arbre de l’évolution dans Ghost in the Shell de Mamoru Oshii.

Il y a ainsi, si l’on en croit ces motifs, une continuité entre l’évolution naturelle et l’évolution technologique, donc entre êtres vivants et créations de la technique humaine. Détournant la théorie de l’Évolution, la théorie évolutionniste d’Herbert Spencer applique la loi de la survie du plus « adapté » au monde culturel et historique, prétendant que l’homme pourra par ses créations continuer l’œuvre de la nature pour s’élever au-dessus de sa supposée position actuelle, ouvrant la porte à l’eugénisme et aux théories racistes.

Une « blessure narcissique » de science-fiction

Les récits d’êtres artificiels de Philip K. Dick, et ceux qui s’en inspirent, montrent que le triomphe de la technologie et la confirmation de la doctrine évolutionniste produisent une nouvelle « blessure narcissique », l’être artificiel menaçant son créateur, réactualisant la « blessure narcissique » de l’Évolution naturelle qui a réduit à néant « les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création» selon Sigmund Freud. (Introduction à la psychanalyse, Paris, Éditions Payot, Collection « Petite Bibliothèque », 1961, p. 266)

Seconde blessure narcissique infligée à l’égocentrisme de l’homme, la théorie de l’évolution naturelle, il faut le rappeler, « réduisit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale », écrit Freud. L’un de ces pansements appliqués sur cette blessure afin de soigner l’égocentrisme de l’homme fut le rétablissement de l’homme au sommet du monde naturel par sa représentation au sommet de l’arbre de l’évolution des espèces, image qui simplifie de manière outrancière les propos de Darwin en établissant une hiérarchisation. Un plan vers la fin du film Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995) montre cet arbre de l’évolution des espèces, l’arbre entier étant constellé d’impacts de balles, jusqu’à la branche de l’homme à son sommet…

Philip K. Dick imagine une double évolution, de la machine vers la vie et la conscience, et de l’homme vers sa mécanisation, sa réification. Dans le monde dickien de Ghost in the Shell, d’après le manga de Masamune Shirow, les êtres artificiels s’éveillent à une conscience humaine tandis que les êtres humains sont de plus en plus dépendants des modifications de leur corps permises par l’innovation technologique. Au chef de la section 6 qui lui réplique qu’il est absurde de le considérer comme un être vivant, le Projet 2501 de Ghost in the Shell répond : « Pouvez-vous me prouver que vous existez ? Alors que ni la science ni la philosophie n’ont pu définir la vie ? […] Je suis une entité vivante, pensante, issue de l’océan d’informations. »

Que deviendra l’être humain ?

Cette répétition artificielle de la création de la vie semble grotesque à l’homme, pourtant l’évolution technologique a donné naissance dans le film Ghost in the Shell à une nouvelle ère d’êtres conscients, aux possibilités démultipliées par leur nature d’êtres capables de se virtualiser dans le réseau informatique : produits de la société, ils sont parfaitement modelés à leur monde. Le chef de la section 6 de Ghost in the Shell devrait être ravi d’assister à l’émergence d’une forme de conscience à partir de la technologie, le Projet 2051, car n’est-ce pas la confirmation de la doctrine évolutionniste ? L’homme n’a-t-il pas enfin supplanté le Père ?

Si les récits dickiens mettent en garde les créateurs contre leur orgueil et leur annonce leur punition prochaine par leur propres créations, il n’y a pas pour autant de retour à l’ordre initial. Ce sont les créations elles-mêmes qui vont continuer l’œuvre démiurgique, sans que cela semble trouver de fin sinon par celle du monde organique. Ainsi, les usines souterraines de la nouvelle de Philip K. Dick « Nouveau modèle » (1953) produisent des créations technologiques toujours plus complexes au fur et à mesure de leur évolution, ces machines ayant été conçues pour évoluer et subsister (en tuant) sans intervention humaine, s’adaptant au milieu. À la fin de la nouvelle, les machines vont supplanter l’homme, incapable de lutter face aux armées d’êtres artificiels ayant pris la forme d’être humains, inadapté au monde de destruction qu’il a engendré. La technologie a créé un nouvel océan d’où surgissent de nouveau êtres : les nouveaux êtres envahiront le territoire organique naturel au fur et à mesure que la sphère de la culture s’étendra, exponentiellement. Les défenseurs du transhumanisme, aujourd’hui, sont les apôtres de ce monde : ont-ils pleinement compris ses implications et perçu ses conséquences?