Affiche de propagande utilisant le slogan « Vincere ! e vinceremo ! » prononcé par Mussolini lors de la déclaration de guerre à la France et la Grande-Bretagne le 10 juin 1940.

En attendant l’année dernière, l’éternel présent de l’Histoire

Dans un article précédent, j’écrivais que le roman de Philip K. Dick En attendant l’année dernière (1966) me semble plus fascinant par les pistes qu’il lance, multiples et en apparence contradictoires (qu’il reliera pour la plupart à la fin du roman) que par ce qu’il réalise effectivement. Il s’agit d’une œuvre parfois intense, qui renonce étonnement à mettre en scène la désagrégation attendue du monde dickien pour proposer à la place, dans sa deuxième partie, un jeu de déplacements dans le temps malheureusement trop conventionnel.

A cette déception s’ajoute l’abandon total par Philip K. Dick de certaines pistes prometteuses, telle la reconstitution miniature du Washington de 1935, l’écrivain s’efforçant clairement de maintenir son récit dans le cadre du nombre de pages pour lequel il était misérablement payé. L’écrivain aimait beaucoup cette œuvre, qu’il surestimait peut-être un peu trop : « C’est un roman que j’estime très, très bien écrit » déclare-t-il à Gregg Rickman (Philip K. Dick : in his own words, extrait disponible en français sur le site du Paradick).

L’histoire d’En attendant l’année dernière est centrée autour du couple Eric et Kathy Sweetscent, qui se haïssent aussi intensément qu’ils s’aiment, comme la plupart des couples dickiens. Ils travaillent tous deux pour un très puissant industriel, Virgil Ackerman, dont la production est essentielle à l’effort de guerre. En effet, dans ce futur lointain, la Terre est alliée à une race extraterrestre cousine des humains, les Lilistariens, contre des sortes d’insectes nommés les Reegs. Les Lilistariens se sont alliés aux humains parce qu’ils se considèrent proches d’un point de vue racial, mais méprisent les faiblesses humaines, se considérant comme des êtres parfaits pouvant légitimement prendre le contrôle de la planète des Reegs et, à terme, du système solaire. Bien sûr, les Reegs se révèleront en réalité tolérants et démocratiques : flattés par le discours racialiste des Lilistariens, qui les a fait se sentir surhommes, les humains se sont trompés d’ennemis et d’alliés.

En attendant l’année dernière, métaphore de la Seconde Guerre Mondiale

Dans son essai Les Romans de Philip K. Dick, Kim Stanley Robinson relève très justement que ce récit n’est autre qu’une « grande métaphore », mais l’auteur de cette étude (par ailleurs très intéressante) se trompe en considérant que cette métaphore « sert à rendre l’Amérique des années 1960, avec une emphase toute particulière mise sur l’engagement dans la guerre du Vietnam » (Éditions Moutons Électriques, traduction de Laurent Queyssi, 2005, p. 141). En effet, cette histoire n’est qu’une triste répétition de ce que les humains ont connu durant la Seconde Guerre Mondiale, à une échelle interplanétaire cette fois-ci. Et dans le mauvais camp. Les humains d’En attendant l’année dernière ont été séduits par leur ressemblance avec les Lilistariens, ces nouveaux Aryens dont les discours ont fait renaître en eux l’insoutenable fierté raciste. Et pour cause, les Reegs ne sont-ils pas clairement des êtres aussi éloignés de l’homme que le sont des fourmis, que l’on écrase du pied sans s’émouvoir?

Kim Stanley Robinson semble ne pas avoir remarqué à que la Terre d’En attendant l’année dernière est dans une position analogue de celle de l’Italie fasciste de Mussolini, auquel ressemble beaucoup Molinari, le secrétaire général (ou plutôt dictateur) de l’ONU dans le roman. En attendant l’année dernière repose sur une vision du dictateur fasciste Italien que Philip K. Dick expose lui-même en ces termes : « j’admire certains aspects de Mussolini, aussi m’a-t-il servi de base pour le personnage de Gino Molinari… Je crois que Mussolini était un très grand homme. Sa tragédie est d’être tombé sous le charme d’Hitler, comme beaucoup d’autres alors, d’ailleurs. D’un côté, on ne peut pas le lui reprocher. » (Gregg Rickman, Philip K. Dick : in his own words sur le site du Paradick)

Philip K. Dick n’était pas un fasciste, son œuvre ne cessant de dénoncer les systèmes menant à la perte du libre-arbitre de l’individu. Le roman décrit ce rapport de fascination, de crainte et de manipulation entre un dictateur et son peuple avec une grande force, s’inscrivant à ce titre dans la continuité de son roman Simulacres (1964), qui met en scène explicitement l’incursion du nazisme dans le monde du futur, ainsi que le thème repris dans En attendant l’année dernièredu dirigeant du monde n’étant autre qu’un simulacre remplacé indéfiniment. Cette notion d’un chef dont la disparition ferait s’écrouler tout le système dont il est le centre, tout comme la description de la société totalitaire de Simulacres, sont des développements de ce que décrit Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, Le Système totalitaire(1951), ouvrage figurant parmi les sources majeures de Philip K. Dick au moment de l’écriture du Maître du haut château (1962).

Une œuvre sur le temps

En attendant l’année dernière aurait pu être une énième transposition de la Seconde Guerre Mondiale dans un cadre de science-fiction si ce roman n’était pas inspiré par une réflexion fascinante sur le temps, qui est mise en évidence par le thème des avatars de Gino Molinari, indéfiniment mourant, de la drogue JJ-180 permettant de voyager dans le temps que j’aborderai dans un article ultérieur, et de Virgil Ackerman brave la mort en changeant les organes de son corps contre d’autres. C’est un éternel présent que ces inventions de science-fiction créent, Gino Molinari faisant remplacer son être mourant par un de ses avatars d’un présent parallèle, ce qui lui permet non seulement de conserver indéfiniment le pouvoir, mais aussi d’incarner finalement, avec une aura qu’aiment tant se prévaloir les dictateurs fascistes, la résistance à l’oppression des Lilistariens. L’un de ses avatars passe à la télévision, renvoyant son image d’il y a vingt ans, comme si le temps était momentanément figé, avec à ses côtés, une jeune femme de dix-huit ans. Au seuil de la mort, pour toujours.

Tout cela demanderait une argumentation plus longue et étayée, j’en conviens, mais il me semble clair qu’un roman tel qu’En attendant l’année dernière s’inscrit pleinement dans la continuité de cet éternel présent de l’Histoire passée qui est celle de l’uchronie du Maître du haut-château tout comme, quelques années auparavant, de celle des années cinquante virtuelles du Temps désarticulé (1959). Cet éternel présent sera bien sûr celui où seront condamnées à errer les semi-vivants d’Ubik (1968) dont le monde a régressé jusqu’en 1939, à une époque et dans une ville (Des Moines) où un héros de l’Amérique nommé Charles Lindbergh prononçait son discours pro-nazi désignant ceux qui à ses yeux étaient les vrais artisans de la guerre, les Juifs.

Les ambitions interplanétaires des Lilistariens d’En attendant l’année dernièrene sont que les accroissements monstrueux des fantasmes des nazis décrit Philip K. Dick dans Le Maître du haut-château,ces hommes dont l’« ego s’est développé d’une manière psychopathologique si bien qu’ils ne peuvent dire où il commence et où la divinité s’arrête. Ce n’est pas de l’orgueil ; c’est une hypertrophie de l’ego jusqu’à un point extrême – jusqu’à la confusion entre celui qui adore et celui qui est adoré. L’homme n’a pas mangé Dieu ; Dieu a mangé l’Homme. » (Le Maître du Haut-château, in Substance Rêve, Paris, Éditions Presses de la Cité, collection « Omnibus », traduction de Jacques Parsons, 1993, p. 43)

Bien sûr, En attendant l’année dernière a pu trouver un écho particulier à son époque, comme le pense Kim Stanley Robinson, en raison de la piqure de rappel qu’il injecte à ceux qui oublient trop facilement les leçons de l’Histoire, et qui se réfugient dans un monde simplifié où les gentils sont forcément les cow-boys intervenant au Vietnam. Mais ce serait réduire considérablement la métaphore de ce roman que de ne pouvoir seulement y reconnaître cela, car l’écrivain ne cesse de remonter bien au-delà de son présent les fils d’Histoire dont dérive sa fiction.

Dans le journal des dernières années de la vie de Philip K. Dick, L’Exégèse, et de son roman SIVA (1981), cet éternel présent de l’Histoire que l’écrivain imaginait a pris la forme de la « Prison de Fer Noir », cet Empire Romain qui « n’a jamais pris fin » et continue à enfermer les hommes dans son illusion. Je terminerai cette introduction à la réflexion de Philip K. Dick sur le temps et l’Histoire par ces mots tirés des pensées de l’un des personnage d’En attendant l’année dernière visitant Wash-35, la ville miniaturisée de l’enfance perdue de l’écrivain :

Nous vivons dans une illusion quotidienne. Quand le premier barde a commencé à débiter la première épopée racontant quelque ancienne bataille, l’illusion est entrée dans notre existence. L’Illiade est une « imposture » au même titre que ces robenfants  [robots enfants] échangeant des timbres devant la porte. Les humains se sont toujours efforcés de retenir le passé, de lui conserver sa substance. Cela n’a rien de nocif. Autrement, nous n’aurions pas de continuité ; nous ne possédons que l’instant présent. Et, amputé du passé, le présent n’a plus de signification ― ou si peu.

(En attendant l’année dernière, in Substance Rêve, Paris, Éditions Presses de la Cité, collection « Omnibus », traduction de Michel Deutsch, 1993)

Version profondément remaniée d’une partie d’un article paru le 11 juillet 2010 sur le blog de l’auteur.