Image du film Passé virtuel (Josef Rusnak, 1999).

Esthétique d’un Passé virtuel

Passé virtuel (The Thirteenth Floor) est l’adaptation du roman Simulacron 3 de Daniel F. Galouye (1964), écrivain Américain qui a abordé dans ce roman le thème des univers virtuels qu’abordait déjà avec virtuosité son contemporain de Philip K. Dick. Je ne vais pas parler ici du roman Simulacron 3 mais de son adaptation a l’écran sous la direction de Josef Rusnak (après celle de Fassbinder en 1973 pour la télévision). Passé virtuel raconte l’enquête menée par Douglas Hall, accusé à tort du meurtre d’Hannon Fuller, concepteur d’une simulation d’une ville Américaine de 1937 — l’époque de sa jeunesse qu’il veut revivre, comme Virgil Ackerman dans le roman En attendant l’année dernière de Philip K. Dick (1966). L’énigme ne sera résolue qu’en pénétrant dans la simulation.

Les trois mondes de Passé virtuel

A la différence du roman Simulacron 3 dans lequel les trois mondes alternatifs du récit sont trois présents alternatifs futuristes, les trois mondes du film Passé virtuel se distinguent temporellement, donc visuellement. Ce procédé permet de clarifier (peut-être trop) le récit en distinguant clairement les différents mondes, et en proposant des représentations, mises en abimes, de différents temps. Je vais montrer ici les conséquences d’une telles dissociations de ces mondes.

Premier monde : le supposé présent « contemporain ». Il possède une esthétique proche de celle des années quatre-vingt, telle qu’on peut la voir dans un film tel que Tron (Steven Lisberger, 1982), ou dans les films réalisés à cette époque par James Cameron (couleurs saturées et obscurité, lasers colorés) et Ridley Scott (clair-obscur marqué, usage intensif de la fumée…). Même la technologie aux formes « carrées » et les brushing sont 80’s. L’esthétique « néo-noir » de Passé virtuel marque l’influence, pour ne pas dire le poids écrasant, du film Blade Runner (Ridley Scott, 1982), mais aussi du roman Ubik (1968) de Philip K. Dick. L’influence du film de Ridley Scott est évidente, rendue explicite par le décor de l’appartement du héros, qui n’est autre que la fameuse Ennis House d’inspiration Maya dessinée par Franck Lloyd Wright, qui servait d’appartement à Rick Deckard dans Blade Runner.

Deuxième monde : une grande ville américaine de 1937. Ce choix a permis aux auteurs de Passé virtuel d’invoquer de nouveau l’univers des films noirs auxquels Blade Runner rendait un hommage futuriste. De plus, cela permet au film de jouer avec les codes cinématographiques, créant un phénomène de mise en abyme pour interroger les signes du réels de ce monde. Lorsqu’on lui demande si ce monde virtuel de 1937 est réaliste, le héros répond qu’à l’exception des couleurs (le sépia qui teinte ce monde), tout paraît aussi réel que celui qu’il croit être le monde réel. Il y a ainsi dans ce film un discours sur la représentation cinématographique elle-même.

Troisième monde : le réel futuriste qui est révélé à la fin du film, doré et étincelant, tout en métal chromé comme dans les rêves utopiques Art Nouveau du début du XXe siècle. Comme une vision d’un homme des années trente, ce monde « réel » est aussi daté et figé dans ses formes conventionnelles que les deux précédents. Son aspect visuel « déjà-vu » (mot clef du film), est-il un signe d’une illusoire prétention de ce monde à être le seul réel? Le film Passé virtuel s’achève un peu mollement en laissant le spectateur, mi-fasciné mi-indifférent, seul avec ses interrogations.

Reprise de schémas esthétiques dickiens

Superposons les trois mondes de Passé virtuel et leurs univers visuels : c’est le schéma esthétique de Blade Runner que nous obtenons, c’est-à-dire un film d’enquête futuriste des années quatre-vingt inspiré des films noirs. Passé virtuel est ainsi une analyse (au sens médical du terme) de Blade Runner, une décomposition des éléments qui entrent en jeu dans le film de Ridley Scott. Mais j’ai aussi l’impression que Passé virtuel a permis à ses auteurs de laisser libre cours à une autre envie, dickienne de nouveau : celle d’invoquer Ubik, chef-d’œuvre de Philip K. Dick (1969) dans lequel les héros sont plongés dans un simulacre du monde où le temps régresse jusqu’en 1939. Le choix opéré par les auteurs de situer l’un des mondes virtuels à la fin des années trente ne peut que faire songer à ce roman de Dick, qui déjà mettait en scène les procédés cinématographiques afin de décrire ses glissements de réalité, comme je l’ai montré dans un article précédent. Passé virtuel ne possède ni sa virtuosité, ni son intensité cauchemardesque, son monde n’étant guère menacé de tomber en poussière, mais la référence me semble criante.

Adaptation habile de Simulacron 3 de Daniel F. Galouye, aux ambitions malheureusement limitée par son récit de série B, Passé virtuel se présente ainsi curieusement comme un héritier illégitime (mais très fréquentable) de Blade Runner et d’Ubik. Autrement dit, de Philip K. Dick. Est-ce illégitime d’invoquer un écrivain à propos d’une adaptation d’un autre écrivain? Je ne le crois pas, car celui qui adapte un œuvre apporte avec lui ses références, sa culture, ses envies, qui débordent largement le livre d’origine et son auteur. Imaginer, c’est déformer des images, comme l’a montré Gaston Bachelard.

Version revue et corrigée d’un article paru le 9 novembre 2011 sur le blog de l’auteur.