Vision onirique du traumatisme donnant naissance à Elephant Man

Eraserhead et Elephant Man, les monstres de Lynch

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Après ses premiers court-métrages, David Lynch a réalisé deux premiers films radicalement opposés, deux films en noir et blanc centrés sur la figure du monstre. Eraserhead (1977) est très expérimental, description d’un monde-machine, logique du rêve construite patiemment durant 5 ans autour de différentes figures, dont un bébé monstrueux dont doit s’occuper un père qui ne l’a jamais voulu. Quant à Elephant Man (1980), c’est une biographie de « l’homme-éléphant » John Merrick (interprété par John Hurt), bien plus classique dans sa forme.

Le visage de John Merrick dit Elephant Man (John Hurt), dans le film de David Lynch

Le visage de John Merrick dit Elephant Man (John Hurt), dans le film de David Lynch

On a souvent dit qu’Elephant Man était une trahison de l’esprit expérimental et subversif d’Eraserhead, et pourtant, ce film de studio tire sa force de son ancrage de la monstruosité dans un monde réaliste, jusque dans les salons feutrés de la bourgeoisie londonienne venue tester leur résistance à la vue de cet homme monstrueusement déformé. C’est une satire avant tout, de même qu’Eraserhead doit selon nous être vu comme une vision caricaturale et onirique de la vie d’un jeune homme marié et père de famille (incarné par Jack Nance).

Le bébé monstrueux du film Eraserhead de David Lynch

Le bébé monstrueux du film Eraserhead de David Lynch

Le monstre comme exagération satirique

Le film Eraserhead, conçu par David Lynch au fur et à mesure de son tournage durant cinq ans, instaure une atmosphère angoissante où quelques rares humains errent dans la grisaille d’un monde industriel coupé du monde.

L'appartement désolé du père d'Eraserhead

L’appartement désolé du père d’Eraserhead

Ce lourd climat tend à faire passer Eraserhead pour un très sérieux film expérimental, alors qu’il se présente plutôt à moi comme une satire, même dans ses séquences les plus étranges et les plus extrêmes. Lorsque le poulet cuit posé sur la table écarte ses cuisses pour en faire couler un sang menstruel, par exemple, le dégoût ne cache pas le fait qu’il s’agit d’une métaphore teintée d’humour noir.

Le poulet sanglant du film Eraserhead de David Lynch

Le poulet sanglant du film Eraserhead de David Lynch

Je crois qu’on a trop pris Eraserhead au sérieux, alors qu’il suffit de voir la coupe de cheveux du héros pour remarquer qu’il n’est qu’un individu ridiculement paumé dans ce monde. Le second degré est omniprésent dans les œuvres de David Lynch, qui fait qu’Eraserhead n’est pas un délire trop réfléchi pour être surréaliste, et Elephant Man n’est pas un film lacrymal facile, selon moi.

Le père du bébé-monstre d'Eraserhead de David Lynch

Le père du bébé-monstre d’Eraserhead de David Lynch

L’horreur dans Eraserhead est réelle, mais la monstruosité du bébé est avant tout le fruit du regard d’un jeune homme qui n’avait aucune envie d’être père et voit ainsi son fils comme un corps aux cris assourdissants qui ne lui ressemble pas, un étranger qu’il regarde avec effroi et dégoût. Il ne souhaite alors que se débarrasser de cet autre qui vient de s’introduire dans sa vie.

La mort atroce du bébé monstrueux du film Eraserhead de David Lynch

La mort atroce du bébé monstrueux du film Eraserhead de David Lynch

Monstres d’en haut et monstres d’en bas

Le monstre est toujours autre car il est le fruit d’une monstration : c’est par le regard posé sur lui qu’il devient un monstre. Il y a dans Elephant Man une critique acerbe structurée par l’opposition entre le monde d’en bas, industriel, ignorant et misérable, et celui d’en haut, paisible, cultivé et bourgeois.

John Merrick s'imagine en bourgeois dans le film Elephant Man

John Merrick s’imagine en bourgeois dans le film Elephant Man

La présence de ce « monstre » de fête foraine dans la société victorienne bourgeoise tend à faire surgir les habitants d’en bas, qui viennent voir l’homme-éléphant en train de se pavaner en redingote. Ne font-ils pas la même chose que les riches qui viennent lui rendre visite ? Sauf que ces pauvres gens ne lui apportent qu’une débauche dont il n’a pas besoin, ou plutôt qui lui échappe puisque son corps lui interdit d’en jouir (qui voudrait se faire draguer par lui ?), ils ne peuvent que l’embarquer de force dans une danse endiablée, véritable bacchanale des fous qui prend des allures de danse funèbre lors d’une séquence étourdissante.

Le montreur de monstres reprend sa "possession", dans le film Elephant Man

Le montreur de monstres reprend sa « possession », dans le film Elephant Man

Les bourgeois lui apportent, eux, leur culture, une manière voilée de parler de ses sentiments. Puisqu’il ressemble trop peu à un homme, John Merrick voudrait cumuler en lui tout ce qui fait l’humanité : la culture, l’habileté (il construit des maquettes), sa foi religieuse et son amour.

John Merrick (John Hurt) et sa maquette d'église dans le film Elephant Man

John Merrick (John Hurt) et sa maquette d’église dans le film Elephant Man

Mais qu’on ne s’y trompe pas, sa fascination pour la noblesse n’est que le fruit d’une croyance ancestrale selon laquelle la perfection physique de l’homme s’accorde à sa noblesse d’âme : ainsi fait-il remarquer au docteur Treves (Anthony Hopkins) que son épouse a un visage noble. Et le film Elephant Man semble s’accorder à ce mythe, puisque les pauvres sont le plus souvent hideux. Mais John Merrick lui-même brise cette croyance qui lui est si chère en étant un « monstre » cultivé et en mettant à jour la monstruosité de chacun face à lui. Le docteur Treves qui le soigne et le montre à la grande société n’est-il qu’un alter-ego bourgeois du montreur de monstre de la foire qui le possédait autrefois ?

Une forme "noble" d'exhibition de la monstruosité, dans le film Elephant Man

Une forme « noble » d’exhibition de la monstruosité, dans le film Elephant Man

Les larmes du monstre

L’émotion qui étreint le spectateur d’Elephant Man ne doit pas faire oublier l’amer constat de David Lynch : quelque soit son niveau de culture, l’homme reste lui-même, l’être le plus ignoble moralement possède un peu d’âme quelque part en lui, tandis que les hommes qui sont les plus corsetés par la civilisation, la culture et les bonnes manières ne peuvent empêcher leur humanité la plus triviale, la plus animale, de surgir. Le docteur Treves au final exploite lui aussi l’homme-éléphant mais lui apporte un gain considérable en terme de qualité de vie et de culture au sens large. John Merrick est heureux ainsi, peu lui importe d’être exploité. Est-ce la limite de la civilisation ?

John Merrick (John Hurt) à la loge de l'opéra avec le docteur Treves (Anthony Hopkins), dans le film Elephant Man

John Merrick (John Hurt) à la loge de l’opéra avec le docteur Treves (Anthony Hopkins), dans le film Elephant Man

Le regard de David Lynch est ambigu, il pose des questions sans énoncer de réponse, ce qui est tout ce qu’un artiste peut faire. Et surtout, tout comme l’humour d’Eraserhead n’empêche pas le déploiement de son étrangeté parfois atroce, la réflexion d’Elephant Man ne l’empêche pas d’être un film bouleversant, et même d’être une autre forme expérience sensorielle, plus classique, comme en témoignent les diverses séquences oniriques et, à nouveau, l’atmosphère du film crée par la mise en avant d’éléments qui, intensifiés, deviennent étranges, comme les lumières frémissantes qui reviennent de manière récurrente dans ses films.

Que le destin de John Merrick émeuve, cela ne fait pas de doute. Moi même, je ne peux à chaque fois réfréner les larmes qui me montent aux yeux à la fin d’Elephant Man, lorsque, au terme d’un voyage à travers les étoiles, s’illumine le visage de la mère de John Merrick.

Le visage de la mère à la fin du film Elephant Man de David Lynch

Le visage de la mère à la fin du film Elephant Man de David Lynch

Cette bouleversante séquence est uniquement le fruit d’effets spéciaux, David Lynch s’imposant dès ses début comme un poète de la technique, envahissant ses films de la monstrueuse industrialisation qu’il dénonce, tout en créant une nouvelle beauté grâce à la machine.

Version mise à jour et corrigée de l’article paru le 6 avril 2011 sur le blog de l’auteur, sous le titre Rétrospective David Lynch : monstres, lieu, route (1). Cet article n’aurait pas pu voir le jour sans les nombreuses conversations à bâtons rompus avec Cécile Desbrun, qui a publié deux articles analysant Eraserhead et Elephant Man.

Auteur : Jérémy Zucchi

Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaires (soutenus par l'association Eclore), tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais sur le cinéma, en particulier sur la science-fiction cinématographique. Il publie ses articles sur Philip K. Dick et le cinéma son blog Éclats Futurs (www.eclatsfuturs.com) et intervient lors de tables-rondes, conférences et présentations de films. Site web : http://www.jeremyzucchi.com

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