Le père (Bill Paxton) après un carnage dans Emprise

Emprise, des anges serial-killers

Emprise  (Bill Paxton, 2001) est une chronique dérangeante et émouvante de serial-killers « angéliques » : entre enfance et horreur, réalité et folie transmise par les mots du père, le film aurait été puissant malgré ses maladresses de série B si le film n’avait pas cédé à la mode du twist over. Surtout, comme je vais le montrer dans cet article, le basculement du film du réalisme au fantastique est aussi un basculement idéologique qui le transforme en apologie (peut-être involontaire) de la Croisade meurtrière. Jouer avec les genres peut parfois avoir de lourdes implications morales et idéologiques…

L’authenticité d’une série B

Dans la petite ville de la campagne Texane de la fin des années 70, un père incarné par Bill Paxton confie soudain à ses deux fils qu’un ange envoyé de Dieu lui a révélé la présence de démons sur Terre à éradiquer. Bientôt, l’ange lui transmettra la liste des hommes et des femmes qui cachent ces démons à détruire : ce père veuf, qui semblait jusque-là aimant et doux, compte sur ses deux fils pour l’aider dans sa tâche. Son fils Adam le croit, mais son fils aîné rationnel, Fenton, ne cesse de lui répéter que c’est de la folie et qu’ils tueront des innocents. Dans le présent, Fenton adulte, incarné par Matthew McConaughey raconte en flash-back cette histoire, il raconte comment son père et son frère Adam ont sombré dans la folie meurtrière, le père persistant à penser qu’ils ne commettront aucun meurtre, puisque ses ennemis ne sont pas humains.

Le père (Bill Paxton) et ses fils Fenton et Adam dans Emprise

Le père (Bill Paxton) et ses fils Fenton et Adam dans Emprise

Emprise, sous ses airs de série B d’horreur efficace, est un film qui témoigne avant tout  d’une recherche d’authenticité qui est un vrai choix d’auteur. Bénéficiant d’une belle photographie et d’une direction artistique à la hauteur, Bill Paxton (acteur dans Aliens, Titanic, Appolo 13…) s’attache à méticuleusement reconstituer une petite ville de la fin des années 70, et la relation du père et de ses enfants est si crédible que l’intrigue dérangeante du film acquiert une puissance émotionnelle rare dans les thrillers ou films d’horreur du créneau où Emprise se trouve. On est loin des schémas habituels et de ses stéréotypes, et Bill Paxton ose suggérer l’horreur vue par les yeux de deux enfants et commise par leur père qu’ils aiment pourtant, et qui semble si bon.

La grande qualité d’Emprise est la simplicité de sa mise en scène, qui permet au film de ne pas sombrer dans le racolage tapageur. On attend sans cesse de voir une horreur qui ne vient pas, le film jouant efficacement du suspense, mais cela aseptise cette plongée dans la folie, comme si le film ne pouvait que représenter superficiellement l’horreur qu’il veut évoquer. Avec des cadres et un découpage simples mais bien pensés, Bill Paxton laisse place à la suggestion mais, malgré tout, sombre à de trop nombreuses reprises dans l’explication de texte un peu balourde : on ne compte plus les dialogues entre son fils Fenton et lui du type : « Papa, tu ne peux pas faire ça, tu tue des gens ! – Non, je ne les tue pas, car ce sont des démons ! » De même, la construction en flash-back, plutôt habile, est à la longue répétitive et nuit au rythme du film. Il manque surtout à Emprise du temps pour laisser vivre ses personnages avant de les faire sombrer dans l’horreur, et pour compenser l’artificialité de sa narration.

Le père (Bill Paxton) et ses fils Fenton et Adam dans Emprise

Le père (Bill Paxton) et ses fils Fenton et Adam dans Emprise

Du thriller au film fantastique chrétien

Vous lisez toujours? Vous avez donc vu le film, et vous savez donc que Fenton adulte qui raconte l’histoire en flash-backs est en réalité Adam, le frère qui croyait les paroles de leur père. Surprise? Pas vraiment car le début du film décalque trop ouvertement celui de Usual Suspects(Bryan Singer, 1994), modèle surestimé des films à rebondissement final. Quelqu’un qui vient au siège du FBI (de Dallas ici) tout raconter, la vérité rien que la vérité, on n’y croit plus trop… Le problème, c’est que ce rebondissement survient aussi brutalement qu’on retourne un objet : le basculement de la réalité au fantastique est produit par les révélations qui suivent est arbitraire, et ses conséquences idéologiques douteuses nuisent fortement au film car il ne s’agit pas seulement d’un changement de genre.

En effet, la suite du film Emprise révèle que le père disait vrai, que ceux qu’ils tuaient étaient des démons dont ils pouvaient percevoir les crimes en les touchant. Ainsi, lorsqu’il touche le bras de l’enquêteur du FBI chargé de l’enquête, Adam (Matthew McConaughey) voit ce dernier tuer sa mère. Ce ne sont pas simplement des prémonitions, c’est la main de Dieu qui protège Adam comme elle protégeait son père. C’est la main de Dieu qui brouille les souvenirs d’un policier qui avait vu Adam, ainsi que l’image des caméras de surveillance. Au retournement de situation succède un retournement total de point de vue sur les événements. C’est un changement de réalité, mais aussi un changement de genre, puisque nous basculons du thriller au film fantastique. Mais c’est surtout un retournement moral et idéologique puisque ceux qui incarnaient la folie religieuse et le meurtre se révèlent être les seuls à connaître la vérité.

Le père "serial-killer angélique" (Bill Paxton) à l'ouvrage dans Emprise

Le père « serial-killer angélique » (Bill Paxton) à l’ouvrage dans Emprise

Basculement de réalité, basculement idéologique

Le malaise envahissant du film Emprise devient déplaisant lorsque nous savons que le père avait raison. On a dès lors le sentiment d’avoir regardé un thriller chrétien ultra-conservateur, dans la mesure où tout ce qui nous était intolérable (folie religieuse, meurtres, séquestration de Fenton…) s’est révélé être au service du Bien, ou plutôt, de Dieu. D’une manière qui aurait pu être intéressante si elle avait été vraiment assumée, Adam comme son père sont des héros luttant contre le mal sous leur apparence de psychopathes, tandis que Fenton, le fils rationnel, est relégué au statut de démon contre lequel son frère Adam est amené à lutter depuis que Fenton a tué leur père.

Le père (Bill Paxton) et son fils Adam dans Emprise

Le père (Bill Paxton) et son fils Adam dans Emprise.

Éloge du serial-killer ? Non, car le film conserve un peu de son inquiétante tension. Le jeu glacial de Matthew McConaughey nous laisse suggérer qu’une folie réelle est présente en lui. Avec audace, Bill Paxton réalisateur a tenté de faire basculer le point de vue du spectateur sur des actes horribles en postulant que tout ce qui est considéré comme impossible et fou, puisse être réel. Il nous fait pénétrer dans la tête du fou, qui croit en la réalité de ses imaginations. Et quand on a vu le regard effrayant de Bill Paxton qui tue des hommes qu’il croit être des démons, on ne peut rejeter le fait qu’il est bel et bien fanatique, tout comme Adam !

Malheureusement, Emprise s’achève sur un trou noir frustrant et idéologiquement douteux: Adam est devenu shérif, ce qui symbolise explicitement son déplacement du mal au bien. Lorsqu’il serre la main d’un policier, il lui dit : « Vous êtes un homme bien ». Et, avec à ses côtés celle qu’il aime, il regarde vers le ciel tandis que la caméra sur une grue s’élève et s’éloigne jusqu’à montrer le bâtiment en son entier, et ces deux individus qui semblent le garder. Le shérif a reçu la mission divine d’exterminer le mal, et il le fera.

Initiation à l'extermination des "démons" dans Emprise de Bill Paxton

Initiation à l’extermination des « démons » dans Emprise de Bill Paxton

Originaire du Texas et ayant reçu une éducation religieuse, Bill Paxton n’est sans doute pas le fanatique chrétien que la fin du film peut malheureusement donner à imaginer. Je veux croire quil a seulement voulu réaliser un thriller authentique et efficace, et évoquer son État natal où la religion et la pensée conservatrice, sinon réactionnaire, ont une si grande place…

Version mise à jour et corrigée de l’article paru le 12 septembre 2011 sur le blog de l’auteur. Remerciement spécial au blogueur Bruce Kraft qui a permis de visionner ce film et dont nous reproduisons le commentaire ci-dessous.