Image du film Dune de David Lynch d'après le roman de Frank Herbert

Dune, immersion ratée

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Image du film Dune de David Lynch d'après le roman de Frank Herbert

Un film tel que Dune (David Lynch, 1984), d’après le cycle écrit par Frank Herbert, se fonde avant tout sur le monde qu’il tente de représenter. Il s’agit même d’un univers, aux multiples planètes et peuples, avec des organisations spécifiques. À cette multiplicité des lieux s’oppose un lieu-titre unique, Dune, planète des sables où est puisée l’Épice précieuse. Parce que cette substance est primordiale pour assurer la cohésion de la structure très complexe de ce monde (permettre les voyages interstellaires), la planète Dune devient ainsi de lieu unique où se concentre l’univers, ce qui prendra la forme d’une bataille entre les différents camps.

Qu’est-ce que l’étrangeté d’immersion?

L’univers, voilà ce qui soutient le récit de science-fiction, car à la différence du fantastique qui raconte l’émergence d’un autre au sein des personnages, dans leur monde (ce que je nomme étrangeté d’émergence), la science-fiction met en scène l’immersion du lecteur ou spectateur dans un autre monde (c’est pourquoi je nomme ce principe étrangeté d’immersion), c’est donc le lecteur ou spectateur qui est l’étranger. Cet étranger qui s’immergera dans les sables de Dune, c’est le héros de l’histoire, Paul Atréides (Kyle MacLachlan).

Image du film Dune de David Lynch d'après le roman de Frank Herbert

Avant même son arrivée sur la planète, celle-ci lui apparaît en rêve, elle est une présence hypnotique qui semble déjà réelle pour lui. Lorsqu’il ira sur la planète et découvrira sa culture, il deviendra progressivement quelqu’un d’autre, Usul/Muad’Ib. Il se souviendra de ce qu’il avait oublié, l’autre en lui-même, enfoui dans son inconscient : c’est une anamnèse, pour reprendre l’expression platonicienne. Ainsi, comme je tente ici de le montrer brièvement, l’enjeu de l’adaptation de Dunepar David Lynch était la mise en scène de cette étrangeté d’émergence du fantastique au sein de la science-fiction.

Malheureusement, rares sont les films qui, de mon point de vue, méritent comme Dune (David Lynch, 1983) l’appellation de « grand film malade », pour reprendre la célèbre formule de François Truffaut. En tant que spectateur, je suis le plus souvent ennuyé et irrité par ce film qui par certains aspects, possède aussi une splendeur évidente. Dune est avant tout un univers, comme je l’ai dit, avec de multiples civilisations et autant de décors, de costumes et d’accessoires à concevoir, autant d’éléments que le scénario doit rendre intelligibles. Sur tous ces points, David Lynch a accompli un travail colossal, visible à l’écran. Les mondes Atréïdes et les Harkonnens sont possèdent une richesse et une présence que n’a pas malheureusement la planète Dune.

Image du film Dune de David Lynch d'après le roman de Frank Herbert

Un grand film malade

David Lynch semblait pourtant le réalisateur idéal de l’adaptation du cycle de Dune de Frank Herbert, en raison de la poésie étrange qui se dégage des machines et des monstres du cinéaste. Dès Eraserhead (1976), l’œuvre de David Lynch se fonde sur la sensation du monde, grâce à un univers sonore extrêmement riche, et un jeu sur les textures, les matières, qui fait émerger la réalité au sein de l’image artificielle. Dans Dune, malheureusement, l’authenticité des séquences filmées dans le désert et la belle direction artistique sont sans cesse malmenées par la faiblesse des matte-paintings et la laideur des transparences et des incrustations, le statisme des plans d’effets spéciaux étant déjà d’une autre époque, loin du dynamisme de Star Wars permis par le motion control. La poésie des surimpressions d’Eraserhead ou d’Elephant Man (1980), les films précédents de David Lynch, est aussi absente, à l’exception de la brillante ouverture du film.

Image du film Dune de David Lynch d'après le roman de Frank Herbert

Certes, le film date, mais il datait déjà à l’époque. Il s’agissait pourtant, pour le producteur Dino de Laurentiis et sa fille Raffaella, chargée de la production du film, de concurrencer Star Wars, rien de moins ! Au lieu du chef-d’œuvre tant attendu, la montagne planifiée s’est effondrée, la faute à une production gigantesque mais avare, produisant simultanément, et sur les mêmes dunes mexicaines, Conan le destructeur (Richard Fleischer, 1984), retirant le montage des mains d’un cinéaste peut être trop inexpérimenté, engageant le groupe Toto au style absolument inapproprié… David Lynch était-il autre chose qu’une caution artistique pour le producteur mégalo?

Certains jettent Dune tout entier, d’autres y vouent un véritable culte, pour ma part je considère que c’est un ratage fascinant. Évidemment, on continue à rêver du film qu’aurait pu réaliser David Lynch avec les mains libres et la production adéquate, et on peut fantasmer le projet dantesque d’Alejandro Jodorowsky qui, au milieu des années soixante-dix, imaginait Salvador Dali en empereur. Un autre s’y est aussi cassé les dents, Ridley Scott, lorsque Dino de Laurentiis racheta les droits suite à l’échec du projet d’Alejandro Jodorowsky. Après deux ans de travail sur le scénario, il jeta l’éponge pour rejoindre la production de Blade Runner (1982), réussissant à créer un univers du futur jamais vu jusque là. La comparaison de Duneavec le film de Ridley Scott est implacable : quant on ne croit pas au monde représenté, à cause d’effets spéciaux déjà obsolètes et de la rigidité de la mise en scène, comment croire à l’existence des personnages et ainsi suivre avec intérêt une intrigue à la fois obscure et simpliste (l’Élu christique, encore et toujours) ?

Version remaniée d’un article paru le 5 juin 2011 sur le blog de l’auteur, puis le 24 février 2014 sur le site Éclats Futurs.

Auteur : Jérémy Zucchi

Né en 1986, Jérémy Zucchi écrit et réalise des films documentaires (soutenus par l'association Eclore), tout en poursuivant l'écriture d'articles et d'essais sur le cinéma, en particulier sur la science-fiction cinématographique. Il publie ses articles sur Philip K. Dick et le cinéma son blog Éclats Futurs (www.eclatsfuturs.com) et intervient lors de tables-rondes, conférences et présentations de films. Site web : http://www.jeremyzucchi.com

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