Du mythe du Golem aux androïdes modernes

Dans la version la plus connue du mythe du Golem, le Maharal de Prague (ou le rabbin Loew) donne vie à un être d’argile dénué de parole et de libre-arbitre en inscrivant sur son front EMET(H) (מת) ― « vérité » en hébreu, l’un des noms de Dieu. Cette légende du XVIe siècle, inspirée d’un authentique Maharal de ce temps, s’inscrit dans une longue tradition hébraïque de récit de création d’êtres humanoïdes dont la matière inerte est animée par le code secret de la langue divine. «Au commencement était le Verbe» est en effet le premier verset de la Genèse, le mot donnant naissance à la chose, au monde. En 1964, dans son essai fameux God & Golem, Inc. sous-titré Sur quelques points de collision entre cybernétique et religion, Norbert Wiener invoque le mythe hébraïque pour penser les spécificités et implications de la cybernétique, comparant l’ordinateur à un golem, l’un et l’autre agissant par une énergie, « l’énergie du discours, le Shem ha-Meforashpour, le Nom de Dieu pleinement interprété, exprimé, différencié pour l’un ; l’énergie électronique pour l’autre.1 » La fascination exercée par le Verbe demeure, déplacée dans les territoires cybernétiques.

La tradition hébraïque du mythe du Golem semble la cousine d’un récit mythique de la naissance de l’être humain, celui racontant la création et la rébellions de pantins esclaves (âgée de plus de trois mille ans avant notre ère) dans la mythologie mésopotamienne. Le mythe de Prométhée modelant l’être humain à partir d’argile, selon le pseudo-Apollodore (IIe siècle av. J.-C.) dérive semble-t-il aussi de cette même origine, le mot androïde d’origine grecque renvoyant aux nombreuses légendes antiques de créations d’humanoïdes. Quant à l’imagerie actuelle du mythe du Golem, elle est principalement postérieure au XVIe siècle, la légende du Maharal de Prague ayant éclipsé les variations précédentes. Nous rappellerons dans cet article la spécificité du mythe de la tradition hébraïque (auquel la légende du Maharal demeure fidèle) afin de comprendre en quoi les récits modernes en sont des survivances mais aussi s’en écartent. Nous allons tenter de rendre compte du processus de transformation du mythe en dénonciation (d’inspiration chrétienne) de l’entreprise de création d’androïdes. Cette réflexion, tirée des ouvrages de Moshe Idel, Norbert Wiener et Michel Faucheux, sous-tend notre essai sur trois films dont les personnages sont des golems modernes : Blade Runner (Ridley Scott, 1982), The Truman Show (Peter Weir, 1998) et Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, 2004), qui sera publié par Rouge Profond. Dans l’épisode de BiTS ci-dessous, Rafik Djoumi revient avec pertinence sur cette persistance du mythe du Golem :

Aux origines du Golem

Le mot golem désigne « l’être hébété et dépourvu de conscience2 » qui vient d’être animé, à peine modelé par son créateur. Il est « incomplet » tel Adam avant la création d’Eve, nommé « golem ». En créant un golem, le sage accède retourne ainsi à ce moment originel où l’humanité n’était pas encore constituée. Récit de la création d’un être humanoïde par la combinaison des lettres de l’alphabet hébraïque dévoilée dans le Sefer Yetsira (rédigé entre le IIIe et le VIe siècle), le mythe du Golem est donc originellement un mythe de connaissance « de soi à travers la connaissance de Dieu […], puis, dans sa version moderne et contemporaine, à travers l’interrogation sur l’acte technique par la valeur mythique accordée à la machine3 » comme l’explique Michel Faucheux. C’est par les signes des lettres hébraïques et la parole du créateur de golem que ce dernier est animé, comme une recréation de la Création du monde par le Verbe divin, avec des moyens humains et les limitations humaines.

Le golem peut être mis au service d’une communauté, comme le golem du Maharal de Prague ou du rabbin Loew défendant les Juifs des pogroms, ou servir un individu exclusif telle la femme de bois du récit du rabbin Joseph Chlomoh Delmedigo (1625). Ces golems ne sont pas entachés d’orgueil car on ne pourrait soupçonner leurs créateurs de vouloir substituer à l’être humain sa réplique artificielle. Et pour cause, cette dernière n’est jamais susceptible d’être confondue avec l’être humain, à la différence des récits de science-fiction futurs (de Philip K. Dick notamment) : les golems de la tradition hébraïque le plus souvent le parlent pas, n’ont pas de conscience et peuvent retourner à l’inanimé d’un simple effacement de la première lettre aleph d’EMET(H). L’incomplétude des humanoïdes créés les exclut de l’humanité et de la Loi, ce qui permet à l’expérience magique des sages kabbalistes de se poursuivre « sans solution de continuité dans la création [divine]4 ». C’est toujours la nécessité de préserver l’ordre divin qui s’impose ainsi dans les récits du mythe du Golem de la tradition hébraïque, aboutissant au retour de l’être artificiel à l’inanimé.

Le golem, comme l’étymologie du mot le rappelle, ne saurait être qu’incomplet. Cette incomplétude désignée par le mot hébraïque est essentielle, car c’est toujours ce qui manque qui est interrogé par ces récits de création d’êtres artificiels, et qui constitue le cœur même de ceux de Philip K. Dick. Ses golems à lui manquent d’empathie.

Nommer « homme » le golem serait accréditer l’idée que son créateur a égalé Dieu : le danger d’une rupture du lien entre les mots et les choses est donc au cœur même du mythe du Golem (comme l’a montré Michel Faucheux). Dans un traité d’un kabbaliste anonyme du Moyen Âge proche des cercles hassidiques allemands, Les Secrets du Nom de quarante-deux lettres, le golem doué de parole et de raison conçu par le prophète Jérémie n’hésite pas à s’autodétruire pour que soit respectée l’omnipotence divine, qui serait remise en cause s’il prenait à ses créateurs de lui accorder le statut d’être humain.

Représentation du rabbin Loew et de son Golem

Représentation du rabbin Loew et de son Golem, par Mikoláš Aleš (1899). Source.

De la magie naturelle à la science-fiction

Les récits de création d’êtres artificiels qui s’inscrivent dans la continuité du mythe du Golem réactualisent sa méditation sur l’ambivalence et la conflictualité des rapports entre connaissance et maîtrise de la nature qui est inscrite dans le mythe biblique de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, qui enveloppe l’arbre de vie dans le jardin d’Éden. Henri Altan écrit :

Or cette ambivalence, bien que reconnue et dénoncée, n’a jamais été suffisante pour entraîner, chez ces maîtres dont [Moshe Idel] nous raconte l’histoire [dans son ouvrage Le Golem], un découragement ou un renoncement devant cette aventure de la connaissance. Loin d’être condamnée, cette aventure est toujours restée pour eux l’appel le plus puissant vers une élévation de la condition humaine, lui permettant non seulement de « croître et de multiplier, et de régner sur la terre et tout ce qui l’habite » (Gn 1, 28), mais encore de maîtriser aussi la force des pulsions qui la traversent et la constituent.5

Si ce mythe s’adapte remarquablement à la science-fiction, c’est parce que les golems de la tradition hébraïque sont déjà des êtres technologiques : à la différence des créatures surnaturelles produites par des sorts, les golems sont en effet produits « à l’aide d’un savoir-faire dérivé d’une science de la nature considérée comme « vraie » car elle est celle-là même que le Créateur utilise pour créer le monde6 », comme le sera plus tard leur avatar cadavérique conçu par le docteur Frankenstein, imaginé en 1818 par Mary Shelley. Comme l’écrit Moshe Idel, le Golem « n’est pas considéré [au Moyen Âge] comme imaginaire, puisque les pouvoirs naturellement inhérents à la langue hébraïque sont une présupposition admise par la plupart des personnalités juives importantes à l’exception des philosophes.7 » Les créateurs de golems réfutent les accusations de magie pour affirmer au contraire les origines savantes et technologiques de leurs créations8 : la magie des maîtres de la kabbale est naturelle, car elle est connaissance des lois naturelles qui ont permis à Dieu de créer le monde. S’appuyant sur les recherches de Frances Yates, Henri Altan revendique à ce titre le rôle de la « magie naturelle » inspirée de la kabbale dans la formation de la science moderne, les formules mathématiques représentant la physique constituant le monde tandis que la génétique réduit le vivant à des combinaisons d’éléments essentiels.

C’est le rejet de la magie exercée par celui qui viole les lois de la nature et au contraire la revendication de la magie naturelle qui expliquent l’empressement d’Ibn Gabirol (dans le récit de Delmedigo) à faire retourner sa créature féminine « à son état originelle, c’est-à-dire les chevilles et articulations de bois à partir desquelles elle avait été fabriquée », afin de prouver aux autorités qu’il est un technicien et non un sorcier9. Parce qu’ils reflètent la nécessité de ne pas mener le monde à sa perte, les récits du mythe du Golem de la tradition hébraïque sont toujours autant des histoires de création-programmation que de dé-création-déprogrammation. Comme la création, la dé-cration requiert une méthode, qui vise cette fois-ci à recréer l’organisation de la matière inanimée initiale : « Écris les lettres à l’envers sur la poussière qui a été jetée avec l’intention de ton cœur et ne pense pas à l’agencement de [son] honneur et de [son] ordre. Fais tout en sens inverse10 » dit ainsi le golem au prophète Jérémie.

Accéder à la connaissance, comme Adam et Eve l’apprirent par leur erreur créatrice, c’est s’ouvrir à la finitude de l’existence et à la possibilité d’engendrer les conséquences qu’impliquent la mise en œuvre du savoir. Ce que les récits de golems modernes n’ont cessé de raconter, c’est ce danger inhérent au projet de connaissance de Dieu à travers Ses moyens de créer le monde : le danger de la substitution de la Création divine par une création humaine, par un faux dieu (le gnosticisme dont Philip K. Dick s’est inspiré travaillera ce risque). Il n’est donc guère étonnant que le mythe du Golem irrigue toutes les histoires d’êtres artificiels, et par-delà les récits de conception de mondes virtuels. Il ne resterait guère des récits de science-fiction si leurs démiurges avaient renoncé à maîtriser la nature, à l’instar de Rabbi Eliahou de Vilna (1720-1797) qui aurait été capable de créer un golem dès l’âge de treize ans mais ce serait abstenu de le faire, lui préférant l’ascèse intellectuelle et rituelle. Comme l’écrit Henri Atlan, il s’agirait pour celui qui suivrait l’exemple du sage Eliahou de Vilna, ou de Jérémie après sa confrontation avec son golem11, d’« accepter de renoncer aux conséquences pratiques d’une toute puissance apparente de la pensée en l’homme, tout en continuant à revendiquer et assumer une réelle toute-puissance dans le principe, comme programme de recherche projeté à l’infini.12»

Scène du film Le Golem de Paul Weneger (1920).

Scène du film Le Golem de Paul Weneger (1920).

Des sages rabbins aux inventeurs orgueilleux

De ses nouvelles « L’imposteur », « Nouveau modèle » ou « Les défenseurs » publiées en 1953, aux Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? et « La fourmi électrique » en 1968, l’écrivain Philip K. Dick n’a cessé d’interroger les limites et les implications de la création d’êtres artificiels, d’androïdes. Venant enrichir cette réflexion, ses œuvres puisent autant dans les innovations technologiques de son temps (notamment la cybernétique), que dans la culture la plus ancienne, comme en témoigne ses références à la kabbale dans son projet de premier roman (perdu), The Earthshaker (1948). Comme l’a montré Michel Faucheux, la reprise du mythe du Golem au fil des siècles interroge la forme et le sens de la médiation entre l’homme et la technique, le récit mythique permettant d’intégrer la technique dans un univers symbolique, cette intégration altérant à son tour le sens du mythe13. La terre pure (non labourée) qui constituait la matière première des golems de la tradition est devenue assemblage de circuits électroniques puis génome ; les manipulations de mots qui les animaient sont désormais calculs, algorithmes, codes informatiques et manipulation d’ADN ; les êtres purs qui les créaient ont pris la forme de scientifiques et d’entrepreneurs. Bien sûr, la sens initial du mythe du Golem a évolué au fil de ces reprises ; il s’est éloigné du récit d’une « tentative humaine visant à connaître Dieu par le moyen que Dieu mit en œuvre pour créer l’homme.14 », selon la définition de Moshe Idel, pour devenir un mythe de l’orgueil.

C’est uniquement sous l’influence du christianisme que la création de golems a été condamnée dans la littérature, jusqu’à l’assimiler à une magie résultante d’un pacte avec une puissance démoniaque au XIXe siècle. Et pour cause, l’homme de la littérature moderne (juive ou non juive) est « un être coupé du divin et par conséquent il redoute les implications théologiques inhérentes à son pouvoir créatif, postule Moshe Idel. Les maîtres du Moyen Âge avaient le sentiment d’être très proches de Dieu et c’est sans doute pour cela qu’ils pouvaient concevoir des visées et les concrétiser (du moins le croyaient-ils) en dépassant les limitations inhérentes à la modernité.15 » Cette évolution est sensible à travers l’évolution de la figure de l’homme connaissant et maîtrisant la nature, tel l’authentique Maharal de Prague (1520-1609), kabbaliste et astronome qui, en raison d’un savoir qui semblait si grand aux yeux de ses contemporains qu’il semblait avoir décodé le langage de la Création, a inspiré la version la plus célèbre du mythe du Golem… avant d’inspirer le personnage de Faust dans un écrit anonyme de 1587, repris par Goethe aux premiers temps de la révolution industrielle. Autrement dit, le créateur proche de Dieu est devenu un homme pactisant avec le Diable pour accéder au savoir divin.

Un Nexus 8 s'éveille à la vie dans "Blade Runner 2049" (Denis Villeneuve, 2017).

Un Nexus 8 s’éveille à la vie dans Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017).

Avec le développement des sciences et techniques, au cours des XVIIIe et XXe siècle, la suspicion envers l’aspiration à la connaissance et à la maîtrise de la nature a crû au rythme des innovations et découvertes qui ont renouvelées cette même aspiration. Plus les moyens de parvenir au but s’accroissent, plus le désir se renforce et la peur des conséquences s’abat. La fortune actuelle du mythe du Golem « n’est guère surprenante car cette figure revient en temps de crise, arborant, tel Janus, un double visage, celui de l’espoir golem sauveur et messie et celui de la monstruosité16 » selon Ada Ackerman. Variations sur le thème de l’apprenti sorcier, les histoires de golems échappant à leurs créateurs mettent en évidence l’ambivalence de toute technique, et que tout dépend en définitive du créateur et des « usages sociaux de la machine17 ». Les récits modernes de création d’êtres artificiels ne se privent guère de dénoncer l’orgueil des créateurs des nouveaux golems. Le film Blade Runner peut ainsi être réduit à une énième variation autour de l’orgueil d’être humains avides de maîtriser la vie ou, en termes judéo-chrétiens, d’égaler leur Créateur.

La galerie des Nexus 8 dans "Blade Runner 2049" (Denis Villeneuve, 2017).

La galerie des Nexus 8 dans Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017).

Comme tout mythe, celui du Golem est malléable, remodelé selon les préoccupations de son temps : ce que l’on nomme rapidement « mythe » contient les récits de ce dernier, qui sont autant de propositions de sens, modulé selon les époques de leur écriture ; le mythe est une matière anonyme et massive composée de strates de versions d’auteurs plus ou moins identifiables, impliquant un rapport avec lui différent. Et comme toute œuvre, un récit est une cristallisations de mouvements, de survivances (voir Aby Warburg), le produit d’un « inconscient du temps » auquel s’ajoute « une question posée aux images, à l’art aussi bien qu’à leur spectateur18 » comme l’écrit Luc Vancheri. La survivance du mythe du Golem, relu, réinterprété, déformé, s’explique sans doute par le faire qu’il propose de lire et décoder la technique « à la lumière du symbole19 » selon Michel Faucheux, la portant ainsi à l’existence ; il donne une fonction sociale symbolique à la technique par sa métamorphose en mythe. La fiction anticipe les danger, alerte en avance d’une catastrophe probable, tout en se réservant le privilège de demeurer à distance de la réalité, dans le domaine de la métaphore.

Publié le 6 novembre 2019.

Illustration de couverture : le golem selon Paul Weneger dans son film Le Golem (1920).


1 Michel Faucheux, Norbert Wiener, le Golem et la cybernétique. Éléments de fantastique technologique, Paris, Sandre, 2008, p. 27.

2 Ada Ackerman, « Le Golem nous parle » in Ada Ackerman (dir.), Golem, Avatars d’une légende d’argile, Paris, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme / Hazan, 2017, p. 11.

3 Michel Faucheux, op. cit., p. 12.

4 Moshe Idel, Le Golem [1990], traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyrille Aslanoff, Paris, Cerf, coll. « Patrimoines, Judaïsme », 1992, p. 28.

5 Henri Altan, préface à Moshe Idel, ibid., p. 22.

6 Ibid., p. 10.

7 Moshe Idel in op. cit., p. 335.

8 Cité par Moshe Idel in ibid., p. 301.

9 Henri Altan, préface à Moshe Idel, op. cit., pp. 14-20.

10 Cité par Moshe Idel in op. cit., p. 127.

11 Moshe Idel, ibid., p. 127.

12 Henri Altan, préface à Moshe Idel, op. cit., p. 20.

13 Michel Faucheux, op. cit., p. 12.

14 Moshe Idel, op. cit., p. 43.

15 Ibid., p. 28.

16 Ada Ackerman, op. cit., p. 11.

17 Michel Faucheux, op. cit., p. 22.

18 Luc Vancheri, Cinéma et peinture, Paris, Armand Colin, coll. « Armand Colin Cinéma », 2007, pp. 11-12.

19 Michel Faucheux, op. cit., p. 104.