Donnie Darko, schizophrénie de l’Élu

Une petite ville de banlieue, une critique sociale acide par le biais de personnages de différents milieux, une faille dans l’espace-temps créant un univers parallèle, Philip K. Dick hante Donnie Darko de Richard Kelly (2001). Le film dépeint un monde où tous les problèmes sont censés se résoudre par des médicaments et des pratiques de développement personnel : c’est la domination du bonheur. En réaction violente contre cette pensée unique, il y a un adolescent schizophrène mais sympathique et bavard, Donnie Darko (incarné par Jake Gyllenhal).

La voix de Frank fait se lever Donnie dans son sommeil, hypnotisé, et lui indique dans combien de temps précisément aura lieu la fin du monde. Frank lui donne des ordres. Lorsque nous voyons pour la première fois Frank, dans son costume de lapin au masque de métal, les plans de ce dernier (au loin) et de Donnie parfaitement centrés se succèdent, par fondus enchaînés en champ contre-champ, qui figurent la substitution graduelle de l’un en l’autre, car l’hypnose se fonde sur la fusion de l’hypnotiseur et de l’hypnotisé, ce dernier agissant alors selon les indications du premier comme s’il obéissait à lui-même.

Donnie Darko, entre science-fiction et folie mystique

Pour l’auteur du film Richard Kelly, Donnie n’est pas fou. Au contraire, il est peut-être le seul individu parfaitement conscient de ce qui est réel, comme le cinéaste l’affirme dans le commentaire audio du DVD du film : « Il n’est pas question d’un déséquilibre. C’est de la science-fiction. Donnie a un certain potentiel, une sensibilité qui l’ont désigné pour accomplir sa tâche. » D’une histoire apocalyptique imaginée par un jeune homme malade, nous basculons à un récit de science-fiction à la structure plutôt classique puisqu’il reprend la figure traditionnelle de l’Élu, l’initié qui a accédé à une connaissance cachée. C’est parce qu’il a été guidé hors de la maison pour recevoir cette information que Donnie n’est pas mort écrasé dans sa chambre par le moteur d’avion, et que le monde parallèle a été créé.

Il y a quelque part quelque chose qui manipule les personnages et guide Donnie Darko. Lorsqu’il regarde un match à la télévision, il a soudain la vision de tentacules d’eau sortant de la poitrine de chacun des membres de la famille, précédant leurs mouvements, les guidant, sans qu’ils ne le sachent. « C’est la prédestination, dit Richard Kelly. Ça illustre l’idée de la manipulation et de notre place dans le temps. » Ces tentacules nous évoquent les pseudopodes de l’être suprême de la nouvelle de Philip K. Dick « La foi de nos pères » (), qui permettent d’absorber la substance des individus pour qu’ils deviennent Lui-même. Cette nouvelle de Philip K. Dick publiée dans l’anthologie d’Harlan Ellison Dangereuses visions (1967) a grandement contribué à sa réputation très exagérée d’écrivain sous acides, alors que le LSD n’est pour rien dans l’écriture de cette œuvre, selon l’écrivain.

Philip K. Dick a eu la clairvoyance de mettre en scène la fascination exercée par les drogues hallucinogènes en ces années soixante, censées ouvrir les « portes de la perception » selon l’expression fameuse d’Aldous Huxley, et permettant de provoquer une vision du divin, comme l’expliquait dans ses sermons le pape du LSD Timothy Leary. Car c’est par la prise d’une drogue que le héros de la nouvelle a cette vision monstrueuse d’une entité absorbant tout individu. Inversant les dénominations, et ainsi les réalités, cette drogue n’est pas un « hallucinogène » mais un « anti-hallucinogène » puisque la réalité communément admise y est le résultat de substances absorbées quotidiennement par les individus, à leur insu. Le « malin génie » de Descartes version contre-culture des sixties. La foi religieuse se fonde ainsi dans cette nouvelle sur un objet de la culture populaire de jeunes adultes.

Dans Donnie Darko, la thématique et l’imagerie religieuse s’ancrent de même dans la culture populaire adolescente, comics et jeux vidéos. En effet, les comics américains regorgent d’adolescents effacés possédant des pouvoirs surnaturels et devant accomplir leur destinée, leur mission, tel Spiderman par exemple. Les tentacules aqueuses qui surgissent des corps des personnages «sont des images de BD d’un style très épuré, dit Richard Kelly. Même le titre, Donnie Darko appelle une certaine réalité stylisée pour donner un cadre à l’ensemble. » Dans le commentaire audio du film, Jake Gyllenhal ajoute que l’idée de ces tentacules est issue du jeu vidéo John Madden Football où il y a des flèches directionnelles pour indiquer la direction du joueur. De manière implicite, à la différence d’eXistenZ (David Cronenberg, 1999), Richard Kelly lie jeux vidéos et thématique religieuse. Toutefois, le réalisateur précise que les producteurs et lui-même ont pris la décision, pour la version cinéma, de gommer toute référence à une possible intervention divine à la fin du film, afin de rester dans la suggestion, hors des croyances et des idéologies.

L’Apocalypse d’un schizophrène

Les signes de l’apocalypse prochaine sont pourtant là, visibles pour ceux qui savent les lire : ainsi, une spirale de Fibonacci est dessinée au centre de l’hélice du fatal moteur d’avion, un zoom avant la mettant en évidence. Or, nous retrouvons cette spirale dans Dark City (Alex Proyas, 1998), comme symbole d’enfermement, d’entropie cette fois-ci. De plus, n’est-ce pas la suite de nombres de Fibonacci qui est évoquée dans le roman SIVA (1980) comme signe du passage d’un monde à l’autre? Dans ce roman, l’alter ego de Philip K. Dick, Horselover Fat, a « entrevu un seuil relié à la terre », un passage vers un autre monde, dont les proportions des côtés correspondaient à la série de Fibonacci : « 1, 2, 3, 5, 8, 13, etc. Ce seuil permet d’accéder au Royaume différent. » Qui reconnaît cette série sait que l’autre monde existe.

Deux visions du film Donnie Darko coexistent plus ou moins selon les versions du film, le director’s cut supprimant la plupart des zones d’ombre de la version sortie en 2000, donc affirmant explicitement le caractère réel de ce que vit Donnie. Pour le réalisateur, comme il le déclare dans le commentaire audio, le moteur d’avion « est un artefact apparu dans un monde parallèle encore insoupçonné. Cette instabilité [de l’univers] fait que Donnie a été choisi pour mettre tout le monde en sécurité avant que tout ne s’effondre. » De nombreux spectateurs n’ont pas apprécié de voir le doute se dissoudre avec la version director’s cut, car le film ne perd-t-il pas son étrangeté en affirmant que Donnie n’est pas fou ? La force de la version de Donnie Darko sortie en salles en 2000 réside dans l’obligation pour le spectateur d’épouser le regard d’un adolescent déséquilibré, jusqu’à ce que le monde semble bel et bien basculer dans une apocalypse bouleversante. Les derniers moments de Donnie Darko, lorsque nous voyons les derniers instants de cet univers et que nous revenons en arrière, possèdent toute la puissance émotionnelle que l’on peut ressentir lorsqu’on tente d’imaginer que notre existence n’est peut-être qu’un rêve.

À la fin du film Donnie Darko, en effet, tout le récit est rejoué en marche arrière rapide tandis que le moteur d’avion traverse le vortex, la faille spatiotemporelle. Au terme, les personnages s’endorment puis se réveillent de ce mauvais rêve. Donnie a accomplit sa mission. Il est mort, écrasé par le moteur d’avion. Au matin, son corps mort est tiré hors de la maison sur un brancard, au ralenti. À l’exception de la discussion avec l’enfant et Gretchen, toute cette séquence finale bouleversante est au ralenti, comme un moment d’éternité. Le corps de Donnie est emmené au loin sur un brancard. Le film Donnie Darko se conclue par le petit salut de la main de Gretchen à la mère : il reste en elles, comme dans les autres personnages, une étincelle de ce monde parallèle qui s’est évanoui. Le film Donnie Darko de Richard Kelly devient alors l’incarnation à l’écran, presque parfaite, des destinées virtuelles de Philip K. Dick. L’univers s’effondre, et l’émotion qui nous étreint signifie que ce monde est pour nous presque réel, que nous y avons crû, de Donnie soit fou ou non.

Article revu et corrigé paru le 9 mai 2011 sur le blog de l’auteur.