Anne Rubenstein et Philip K. Dick peu de temps avant leur mariage, en 1958.

Des fictions pour défier le temps

C’est une simple photo, l’image-type dont chaque couple désillusionné préfère se souvenir avec nostalgie, ou brûler. C’était en 1958, peu de temps avant le mariage de Philip K. Dick et de sa troisième épouse, Anne Rubenstein. En 1962, il lui dédie son roman Le Maître du haut château, « sans le silence de laquelle ce livre n’aurait jamais été écrit », omettant de la remercier de l’avoir encouragé, à sa manière, à entreprendre une œuvre beaucoup plus exigeante que toutes celles qu’il avait entrepris jusque-là. Ce silence salué par l’écrivain, c’était celui qu’il avait fini par lui imposer par la fiction en laissant d’elle une image d’épouse exigeante et insatisfaite, sinon d’harpie manipulatrice, dans ses romans des années soixante.

Il est bien connu que nombre de personnages masculins de Philip K. Dick se sentent écrasés par leurs épouse ou par les filles aux cheveux noirs dont ils tombent invariablement amoureux. La nouvelle « Souvenir à vendre » sur laquelle se base le film Total Recall (Paul Verhoeven, 1990) exprime brillamment le besoin de l’époux de se projeter dans une autre existence afin de compenser sa frustration : un homme nommé Douglas Quail (la « caille », moins viril que le Quaid du film) se fait implanter de faux souvenirs d’un voyage sur Mars en tant qu’agent secret afin d’échapper à sa morne vie conjugale. Publiée en 1966, peu de temps après la séparation de l’écrivain et d’Anne Rubenstein, cette nouvelle constitue un bel exemple d’une forme de « wishfull writing » qui caractérise l’œuvre de Philip K. Dick.

La fiction contre la frustration

En ne cessant de décrire sa troisième épouse Anne Rubenstein comme une harpie manipulatrice, puis potentiellement meurtrière et malade mentale dans ses romans des années soixante, l’écrivain pouvait ainsi gagner pour la postérité le combat contre elle (comme en témoigne la fin du roman Les Clans de la Lune alphane, 1964), la mémoire des événements réels pouvant être déterminée par ses œuvres. Ayant fait interner Anne, Philip K. Dick pouvait s’écrire en homme résolut à soigner de son mieux son épouse manipulatrice, en vertu de la caritas chrétienne et de son empathie d’être humain, tel Eric Sweetscent d’En attendant l’année dernière qui décide de rester avec son épouse au cerveau détruit par la drogue.

C’est le temps qui est le vrai sujet de ce roman : Eric Sweetscent est chirurgien, il prolonge indéfiniment la vie de Virgil Ackerman puis de Gino Molinari grâce à des greffes d’organes ; quand à son épouse Kathy, elles recrée sur Mars le Washington de 1935 que Ackerman (et Philip K. Dick lui-même) connut dans sa jeunesse. Ce couple sera les victimes d’une nouvelle drogue conçue par les Terriens comme une arme de guerre, mais retournée à leur profit par les Lilistariens. Cette drogue se nomme le JJ-180, elle permet à celui qui en prend de voyager dans différentes strates du temps, Eric Sweetscent se trouvant confronté à de multiples alternatives, malheureusement dénuées de la virtuosité cauchemardesque déjà à l’œuvre dans Le Dieu venu du Centaure (1964) et qui culminera avec le vertigineux Ubik (1969).

La force du roman En attendant l’année dernière n’est pas là, mais dans son évocation terrifiante de la dépendance des héros accros au JJ-180, onze ans avant la parution de Substance Mort. Dans la postface de ce dernier, comme je l’ai rappelé dans un article précédent, Philip K. Dick écrit que l’abus de drogue n’est pas « une maladie, mais une erreur de jugement » devenant un« style de vie – dont la devise, dans le cas présent, serait : “Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort.” Seulement la mort commence à vous ronger presque aussitôt, et ce bonheur n’est plus qu’un souvenir. Il ne s’agit en somme que d’une accélération, d’une intensification de la vie telle qu’elle est vécue ordinairement. » (Substance Mort, Paris, Éditions Denoël, collection « Folio SF », traduction de Robert Louit, 2000, p. 394).

C’est cette intensification de la vie qui a séduit Kathy Sweetscent d’En attendant l’année dernière, qui l’a conduit à prendre pour la première fois du JJ-180, cette drogue qui répond parfaitement au désir de l’individu mélancolique de défier le temps, de demeurer dans un passé regretté, tel celui de la première rencontre d’Anne Rubenstein et de Philip K. Dick lors d’une cordiale rencontre entre voisins. Est-ce surprenant que l’ex-épouse de l’écrivain choisit d’ouvrir et de clôturer son beau récit The Search for Philip K. Dick (Éditions Tachyon, 1995) par ce jour qui a déterminé sa vie?

Anne Rubenstein Dick en 2010, photographiée par Craig Lee pour le New York Times et Philip K. Dick à Point Reyes Station en 1963.

Anne Rubenstein Dick en 2010, photographiée par Craig Lee pour le New York Times et Philip K. Dick à Point Reyes Station en 1963.

Le temps d’un couple

En écrivant ses mémoires, Anne R. Dick a non seulement constitué la matière première des travaux biographiques de Lawrence Sutin (Invasions divines) et d’Emmanuel Carrère (Je suis vivant et vous êtes morts), mais aussi tenté de changer cette image d’elle-même que les mots de l’écrivain, repris par ses exégètes, ont constitué. Bien sûr, l’impact de The Search for Philip K. Dick sera faible en comparaison du poids des mots de Dick, mais tout lecteur anglophone (le livre n’est pas encore publié en français) désireux d’avoir un point de vue plus nuancé sur l’écrivain et plus juste sur celle qu’il a tant aimé et haï, doit lire ce livre. Comme dans En attendant l’année dernière, le temps y est une drogue qui tue lentement mais inexorablement les amours et ceux qui les portent.

Le temps a tué le couple Eric et Kathy Sweetscent d’En attendant l’année dernière, sous la forme métaphorique du JJ-180. Déjà contaminée, Kathy Sweetscent a fait absorber un comprimé à son mari, l’obligeant ainsi à connaître sa souffrance et à trouver un antidote. Voilà comment Philip K. Dick a, par la fiction, réécrit l’internement forcé de son épouse, grâce à une certaine manipulation de sa part, puis sa culpabilité et sa propre consommation des médicaments antipsychotiques prescrits à son épouse. Dans son roman, Eric ne peut que constater que son épouse Kathy demeure rongée par sa psychose, et qu’elle ne guérira peut-être jamais… Doit-il rester près d’elle, ou doit-il profiter de la jeunesse qu’il lui reste pour refaire sa vie, et trouver l’amour qui lui permettra de vivre heureux, sainement ?

Philip K. Dick aurait voulu rester, comme Eric, mais il est parti. Après tout, il avait fini par reconnaitre lui-même qu’il était peut-être le plus malade des deux.

Version profondément remaniée d’une partie d’un article paru le 11 juillet 2010 sur le blog de l’auteur. Image d’illustration: Anne Rubenstein et Philip K. Dick peu de temps avant leur mariage, en 1958 (source).