Détail de la couverture d'une édition anglophone de Coulez mes larmes, dit le policier, de Philip K. Dick.

Coulez mes larmes, dit Philip K. Dick

Jason Taverner est une star de la chanson et de la télévision, fier de sa célébrité et d’être un Six, c’est-à-dire le produit d’une expérience eugéniste visant à créer des surhommes. Mais soudain tout s’écroule, il se réveille sans papiers, sans identité : le monde n’a pas changé, mais personne ne se souvient de lui… Ce point de départ du roman Coulez mes larmes, dit le policier (1974) de Philip K. Dick n’est qu’un prétexte à une errance au gré des rencontres de Jason Taverner avec des femmes qu’il est incapable d’aimer authentiquement, et de ses altercations avec Felix Buckman, le général de police chargé de l’arrêter qui se révèlera in fine être la véritable figure centrale. Car Jason Taverner, il faut le dire, est un con à peine capable de se rendre compte qu’il gâche sa vie.

Dans le monde du futur du roman Coulez mes larmes, dit le policier, feu Nixon est considéré comme un dieu à honorer, les Noirs ont été envoyés dans des camps de la mort et la police règne en maître, chassant les étudiants. Ce pourrait être la suite du film Punishment Park de Peter Watkins (1971), uchronie paranoïaque dans laquelle le cinéaste met en scène l’émergence d’une dictature d’un Président Richard Nixon ayant obtenu les pleins pouvoirs.

Coulez mes larmes, dit le policier, œuvre de sentiments

Mais si le roman Coulez mes larmes, dit le policier décrit une dystopie qui s’ancre dans les inquiétudes de son temps, une “Prison de Fer Noir” comme Dick la nommera dans son Exégèse, il s’agit avant tout d’une réflexion sur l’amour. Voici ce que Philip K. Dick dit a propos du contexte d’écriture de ce roman :

Coulez mes larmes a été écrit en 1970, durant ce que j’espère avoir été la pire période de mon existence [qui culminera avec sa tentative de suicide en 1972 à Vancouver]. J’espère que je n’aurai jamais à revivre de pareils moments. Nancy m’avait quitté tandis que je travaillais sur le roman, que j’ai fini, bien qu’elle soit partie en emmenant notre fille. Je me suis retrouvé tout seul dans ma grande maison, avec ses quatre chambres, ses deux salles de bains, et j’ai essayé de terminer ce livre. Il a viré à l’autobiographie : je souffrais tellement du départ de ma femme que j’ai fait mourir la sœur du général de police, et le chagrin et la solitude immenses qu’il ressent proviennent, en fait, du sentiment de perte que j’éprouvais à l’égard de Nancy. Dès lors, j’écrivis d’un point de vue autobiographique, pour la simple raison que je n’arrivais pas à exclure ces éléments autobiographiques.

Coulez mes larmes, dit le policier marque ainsi un retour au roman réaliste, malgré l’environnement ancré dans la science-fiction. Il ne faut pas oublier, en effet, que Philip K. Dick a écrit un certain nombre de romans réalistes dans les années cinquante, tous rejetés par les éditeurs d’alors. Il est parvenu à faire publier pour la première fois l’un de ses romans réalistes en 1975 (Confessions d’un barjo écrit en 1959). Philip K. Dick écrivit des romans de science-fiction parce que ceux-ci étaient plus facilement publiables, et fut condamné à en écrire à la chaîne puisque, le genre étant considéré comme méprisable, il était payé une somme dérisoire pour chaque roman et nouvelle publiés. Mais dès Le Temps désarticulé (1959), Philip K. Dick ancre la science-fiction dans son monde contemporain, ce qu’il ne cessera d’explorer, à la suite de Coulez mes larmes, dit le policier, dans ses derniers romans (Substance Mort, Radio Libre Albemuth et SIVA) jusqu’à La Transmigration de Timothy Archer (1982) son œuvre ultime, totalement dénuée de science-fiction.

Comment ne pas gâcher sa vie? Peut-on aimer sans souffrir? Qu’est-ce que l’amour? Les préoccupations de Philip K. Dick dépassent celles qui sont traditionnellement celles de la science-fiction, l’intrigue devenant une toile de fond mouvante pour une galerie de portraits chaleureuse, émouvante, et le plus souvent drôle. Tout en se fondant sur la science-fiction (dystopie futuriste et univers parallèles), Coulez mes larmes, dit le policier s’inscrivait en apparence si peu dans ce genre que Gérard Klein (éditeur de la collection “Ailleurs et Demain”) l’avait refusé, le considérant par ailleurs comme un roman mineur avant de se raviser et d’en publier la seconde édition en 1985, sous son titre original (il avait pour titre Le Prisme du néant dans la première édition française, tronquée, publiée par le Masque SF).

Remise en cause de la science-fiction

Dans Coulez mes larmes, dit le policier, les hallucinations (comme lors du trip de Jason Taverner à la mescaline) sont flippantes mais aussi hilarantes, Philip K. Dick prenant plaisir à parodier les glissements de réalité cauchemardesques de ses œuvres tout en livrant au lecteur un roman bouleversant. Le lecteur peut errer en quête de certitudes, submergé d’informations, aucune explication satisfaisante ne répondra à ses attentes. Ce roman n’est pas Ubik (1969), car Philip K. Dick n’a pas voulu répéter ce dernier, encore et encore, comme il l’avait fait dans certains de ses plus mauvais romans. Il est important de préciser que Coulez mes larmes, dit le policier a été écrit juste après Message de Frolix-8 (1970), à propos duquel Philip K. Dick déclare :

Un livre à jeter. Je ne l’ai écrit que pour l’argent. Il n’avait pas d’autre ambition que d’être un Ace Books de plus. J’étais sous contrat avec eux, et ce livre marque une régression, tout comme Les Marteaux de Vulcain, dont il est l’équivalent… A ce moment-là, je me désespérais de me voir me pétrifier, me fossiliser dans mon propre domaine. Ma structure, mes personnages se fossilisaient. Comme tout le reste.

Coulez mes larmes, dit le policier opère un retour en arrière sur l’œuvre de l’écrivain, Jason Taverner citant explicitement un roman antérieur de Philip K. Dick, le médiocre A Rebrousse-temps (1967). Jason a lui-même le sentiment d’être un personnage d’un roman de Dick… Cette mise en abyme assez drôle est le signe d’une rupture, d’une prise de distance envers l’œuvre et la vie passée de l’écrivain, et envers la science-fiction. L’explication du paradoxe temporel dont est victime Jason Taverner est évacuée, le général de police Buckman étant trop fatigué pour l’entendre, comme l’écrivain lui-même sans doute… Il ne s’agit pas pour autant d’un rejet de la science-fiction, par ailleurs fortement présente par le contexte uchronique et le postulat de départ de ce roman, simplement, dans Coulez mes larmes, dit le policier, les modifications de la réalité ne sont que les moyens de faire émerger les sentiments des personnages.

Coulez mes larmes, dit le policier est en fin de compte une recherche du sens de l’existence : Jason Taverner est certes célèbre, mais il se rend compte qu’il a sans aucun doute gâché sa vie. Retiendra-t-il une quelconque leçon de ses mésaventures? Rien n’est moins sûr, car à chacune de ses rencontres, Jason Taverner passe à côté d’êtres qu’il aurait pu aimer, qui ressentent les choses bien plus fortement que lui-même. Lui ne pense qu’à sa survie or, comme il le dit lui-même, à quoi bon aimer si c’est pour avoir du chagrin et souffrir? Il ne veut pas être menacé par la souffrance des autres, et par celle qui résulterait de l’amour qu’il pourrait porter à autrui. En agissant ainsi, en refusant l’amour, en étant si peu en empathie avec les autres, il choisit de ne pas être authentiquement humain. Car l’amour est avant tout empathie, valeur qui définit l’humanité selon Philip K. Dick.

Ouverture vers un monde meilleur

L’exploration de l’amour que constitue Coulez mes larmes, dit le policier (de la relation amoureuse à la caritas chrétienne), culmine dans un magnifique épilogue, qui donne tout son sens au titre incroyablement poétique du roman, variation autour d’un morceau pour voix et luth de John Dowland (1596). En voici une interprétation :

On découvre dans les ultimes chapitres de Coulez mes larmes, dit le policier que la figure importante de ce roman n’est pas Jason Taverner, cet homme autrefois célèbre mesquin et imbu de lui-même, mais celui qui doit l’arrêter, le policier au service de la dictature qui n’apparaît que tardivement. C’est le général Félix Buckman qui porte Coulez mes larmes, dit le policier, car c’est son émotion, et donc son visage humain, qui sera révélée lorsqu’il aura accumulé en lui, inconsciemment, tout ce que le lecteur a affronté et tout ce que Jason Taverner n’a pas voulu comprendre. Lorsque le policier Buckman laissera les larmes l’envahir, lorsqu’il pleurera et étreindra un Noir, survivant d’un monde meilleur, il renouera avec la nécessaire perte de contrôle qui fait de nous des êtres humains. Le réel qui émerge à la fin de Coulez mes larmes, dit le policier n’est pas seulement un autre monde où bascule Félix Buckman grâce à son empathie, un monde sans dictature ni camps de concentration, non, ce réel n’est autre que la souffrance et l’amour de Philip K. Dick, qui jaillissent de la catharsis libératrice qu’a constituée pour lui l’écriture d’un tel roman, comme il le raconte lui-même :

Dans le cas de Coulez mes larmes, je ne pouvais pas m’asseoir pour écrire ce roman en négligeant les éléments qui affectaient ma vie. Ce qui se produisait s’est frayé un passage jusque dans le livre, et l’a dominé. Et j’ai écrit, une après l’autre, plusieurs versions de la fin de ce roman, que j’ai récrites, et récrites encore, afin de coucher sur le papier les émotions que m’inspirait le départ de Nancy, car je l’avais vraiment aimée. Je crois que c’est la personne la plus merveilleuse que j’aie jamais connue. Je voulais exprimer la sensation qu’on éprouve quand on perd quelqu’un qu’on aime tant.

Version revue et corrigée d’un article paru le 4 août 2009 sur le blog de l’auteur, puis Éclats Futurs.

Citations extraites de Philip K. Dick : in his own words de Gregg Rickman, extraits traduits en français par Pierre-Paul Durastanti pour la revue Science-et-Fiction (numéro 7-8, novembre 1986) et mis en ligne sur le site du Paradick (bibliographie commentée).