Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Capricorn One, la conquête de l’espace falsifiée

Capricorn One (Peter Hyams, 1978) n’est ni un film majeur de l’histoire du cinéma, ni une œuvre importante de son temps. Il reflète ce dernier d’une manière pertinente toutefois, à travers un récit d’anticipation à court terme dans lequel la NASA simule une expédition vers la planète Mars, faute de pouvoir réaliser réellement l’exploit. Peter Hyams y interroge les moyens nécessaires à la raison d’État, qui tente de répondre à moindres frais à l’aspiration de l’humanité vers les étoiles, proposant non le fait mais sa retransmission télévisée, à une époque où il tend à ne plus exister que par son image. À l’heure où les théories du complot pullulent sur Internet, l’actualité de ce film s’est accrue, étant régulièrement cité par les adeptes de la non-réalité des missions Apollo sur la Lune. Surtout, c’est parce que le film fait appel à la mythologie de la nation américaine (l’esprit pionnier) construite par le cinéma, que Capricorn One demeure pertinent pour notre temps, malgré ses maladresses et sa désuétude, invitant à questionner non seulement le degré de réalité des images, mais les places respectives des témoins (journalistes ou public) d’un évènement aussi distant que celui des premiers pas de l’être humain sur un autre astre.

Après Apollo : le film d’une désillusion

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Capricorn One a été réalisé à une époque où les sondes partent à la conquête d’autres planètes, les êtres humains se contentant de demeurer en banlieue de la Terre depuis les derniers pas d’un homme sur la Lune, Gene Cernan, le 14 décembre 1972, « rentrant à la maison pour un certain temps qui, je l’espère, ne sera pas trop long », selon ses mots. Aucun être humain n’a depuis posé de nouveau le pied sur son sol, et le rêve promu notamment par Wernher von Braun d’envoyer des astronautes sur Mars avant la fin du XXe siècle fut très vite remisé aux tiroirs. Capricorn One s’appuie à juste titre sur la nostalgie de celles et ceux qui constatèrent, désenchantés, que la conquête humaine de l’espace n’allait pas être aussi rapide et exponentielle que ce qui avait été annoncé d’une manière tonitruante : « Je me rappelle quand [John] Glenn a fait sa première orbite dans Mercury. On avait mis des téléviseurs dans le hall de la gare de Grand Central. Des dizaines de milliers de braves gens ont manqué leur train pour regarder » se souvient le docteur Kelloway. Dans le futur proche décrit par le cinéaste, les téléspectateurs-citoyens Américains n’éprouvent plus le désir de voir s’écrire à coups de milliards l’histoire de l’humanité dans l’espace. Ils ont cessé de rêver les yeux en l’air, et soit se contentent de fantasmer devant leurs postes de télévision, soit aspirent à d’authentiques changements du Terre. Le docteur Kelloway poursuit :

Le jour où Apollo XVII a atterri sur la Lune, bon nombre de téléspectateurs ont téléphoné pour se plaindre que le vieux film des Incorruptibles avait été retardé. Un vieux film, je vous demande un peu ! À la rigueur je l’aurai compris si ça avait été une nouvelle version, mais au fond qu’est-ce que c’est que de marcher sur la Lune sinon un vieux film… Ah, seigneur ! Alors tout d’un coup tout le monde a demandé à combien revienne ces travaux, si c’était bien la peine de dépenser vingt milliards pour aller sur une autre planète. A-t-on oublié le cancer, les taudis, enfin combien tout cela coûte-t-il ?

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Les pas de l’homme sur la Lune sont peut-être les plus beaux et les plus coûteux des actes irrationnels de l’homme. « Combien chacun de ces rêves coûte-t-il pour l’amour du ciel ? s’interroge le docteur Kelloway dans Capricorn One. Et depuis quand y a-t-il un comptable pour chiffrer les idées ? » L’envol de l’homme est un rêve puissant, une force d’autant plus irrésistible que la technologie permet de faire du rêve une réalité : il faut aller sur la Lune car nous pouvons le faire, tel était in fine l’argument des promoteurs des missions Apollo1. Le discours du docteur Kelloway aux astronautes possède deux faces : d’un côté, il s’agit d’une évocation particulièrement juste de l’évolution des mentalités face à la conquête spatiale ; de l’autre, il s’agit de légitimer le complot intolérable que les astronautes vont découvrir et dont ils seront malgré eux les complices. Par ce double-langage, Capricorn One touche au but de toute politique-fiction : faire résonner le réel dans la fiction pour générer un doute profond, qui s’enracine dans les images authentiques des missions Apollo sur la Lune.

Construire un complot

Juste avant le décollage de la fusée Saturn V vers Mars, les astronautes de Capricorn One sont priés de descendre de la fusée (qui s’envolera vide), afin de rejoindre une base secrète dans le désert américain, lieu du tournage de leurs faux premiers pas sur Mars. Leurs familles étant menacées, ils jouent leur rôle sagement avant de se rebeller, n’ayant plus d’existence officielle lorsque leur vaisseau est censé s’être désintégré en pénétrant dans l’atmosphère terrestre lors de son retour. Ils décident de fuir pour informer le monde de ce vaste canular, tandis qu’un journaliste mène parallèlement l’enquête.

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Le journaliste tenace du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Reprenant les poncifs du genre, Capricorn One s’inscrit dans le courant des films de politique-fiction paranoïaques post-Watergate (Les hommes du Président, Les Trois jours du Condor) ; on y retrouve à ce titre l’inévitable personnage de journaliste cherchant au péril de sa vie une vérité cachée aux yeux de tous, allant à l’encontre de son supérieur et ignorant les menaces. Le réalisateur Peter Hyams tente vainement d’assumer les clichés du genre lorsque le rédacteur en chef réplique « Moi aussi j’ai vu le film ! » au journaliste qui lui demande un délai supplémentaire, le temps de rassembler les preuves du complot. La mécanique supposée implacable du scénario de Peter Hyams n’est pas sans défaut : ainsi, on n’explique jamais la source des échanges radio entre Houston et la mission censée être partie vers Mars, et on s’étonne de voir le hangar où fut tourné les scènes sur Mars ouvert et non gardé, vide malgré les traces accablantes de poussière rouge.

Grâce, notamment, à l’appui paradoxal de la NASA prêtant matériel et documentation, Capricorn One nourrit son complot imaginaire de détails authentiques des missions Apollo : la technologie et les lieux sont inchangés, la fusée Saturn V étant utilisée pour aller sur Mars comme sur la Lune ; le Président des États-Unis n’assiste pas au lancement, à l’image de Richard Nixon absent de celui Apollo XI ; enfin, la mort des trois astronautes évoque celle des trois membres de la mission Apollo I. Ce dernier détail est important car, dans les années soixante-dix comme à ce jour, cette tragédie est souvent invoquée comme un fait accablant par les conspirationnistes, ces derniers croyant qu’ils ont été éliminés a dessein. Capricorn One joue avec les faits, les doutes et les croyances, si bien que nombre de reportages conspirationniste montre des extraits du film pour justifier la prétendue possibilité d’un tournage en studio des missions lunaires, Peter Hyams usant habilement du ralenti pour simuler la pesanteur martienne plus faible que sur la Terre. Il faut dire que le cinéaste a été à la bonne école : affecté au bureau de Boston de la chaîne de télévision CBS pour laquelle il signe dans les années soixante de nombreux documentaires, Peter Hyams est en charge des programmes consacrés aux missions Apollo à la veille des premiers pas de l’homme sur la Lune. C’est à cette occasion qu’il assiste au tournage les simulations d’alunissage organisés par la NASA et qu’il commence à douter lui-même de l’authenticité des images émises depuis la Lune. De ce doute germe en Peter Hyams l’idée de Capricorn One, qu’il écrit en 1974-752.

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Les images filmées de l’homme sur la Lune ayant engendré une grande quantité d’analyses afin de prouver leur falsification ou leur authenticité, il est regrettable que les images de télévision tournées en studio ne sont pas utilisées par le journaliste du film comme une source de données à décrypter, le personnage ne s’intéressant qu’à ce qui est dit, non à ce qu’il voit. On connaît pourtant l’importance accordée aux retransmissions télévisées des missions Apollo par la NASA, et l’hypothèse que parodie William Karel dans Opération Lune (2002) selon laquelle le tournage des scènes sur la Lune aurait été effectué en studio car la retransmission d’images filmées aurait été impossible. Selon ce « documenteur », souvent cité par les conspirationnistes en dépit de sa nature fictionnelle, Neil Armstrong et Buzz Aldrin se sont réellement posés sur la Lune mais ont échoué à saisir une quelconque image, photographique ou filmée (faute de technique adéquat), d’où la création simultanée d’un simulacre en studio. Mettant en scène la puissance de l’image, Capricorn One passe ainsi à côté de l’importance de son décryptage.

La communion télévisuelle

« Qu’est-ce que ça faisait en fin de compte pour ce reportage l’endroit où on était dès l’instant que ce n’était pas sur la Lune ? 3 » se demandait Norman Mailer à l’époque d’Apollo XI. Jamais il n’avait eu à écrire sur deux hommes seuls sur un astre, avec leur collègue solitaire les attendant dans le module en orbite. Dans la salle de contrôle de Houston ou depuis son domicile, il se retrouvait toujours face au seul moyen de voir et entendre l’événement : la télévision et les communications radio. L’aspect fantomatique des images télévisées d’Apollo XI redouble l’irréalité du fait retransmis, tandis que les gestes des astronautes sont souvent prédéterminés et répétés, comme des acteurs mis en scène. Sur l’image brouillée par les parasites, on voit les astronautes du film de Peter Hyams se recueillir face au drapeau américain planté dans le sol rouge. Ils écoutent la voix du Président des États-Unis qui les félicite : « Vous, hommes de Capricorn One, dit le Président dans son message, je vous apporte les félicitations de vos compatriotes Américains et de tous les citoyens du monde. » Des passants dans la rue se massent pour regarder la retransmission de cet événement, comme ils regardaient John Glenn sur les écrans de Grand Central près de deux décennies auparavant.

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

« Vous nous avez fait comprendre ce que nous sommes : des gens dont la couleur, la religion et les idéologies sont différentes mais composant malgré tout un seul peuple. » Le discours du Président de Capricorn One possède les mêmes éléments de langage que celui authentique de Richard Nixon en 1969, la même schizophrénie de ceux qui prétendent agir à la fois au nom de l’humanité et pour la gloire de leur pays, orgueil d’un État aux ambitions hégémoniques revendiquées. Le sentiment de fusion des hommes face à l’image télévisée des premiers hommes sur la Lune allait en effet de pair, simultanément, avec une affirmation de la puissance américaine, paradoxe qui trouva son expression visible lorsque, deux minutes après avoir planté le drapeau américain, le Président des États-Unis Richard Nixon dit au téléphone à Neil Armstrong et Buzz Aldrin : « Grâce à ce que vous avez fait, les cieux font désormais partie du monde de l’homme. Lorsque vous parlez de la mer de la Tranquillité, cela nous incite à redoubler d’efforts pour amener la paix et la tranquillité sur Terre…4 » Les astronautes répondirent que c’était « un grand honneur et un grand privilège pour [eux] de représenter ici non seulement les États-Unis mais les hommes pacifiques de toutes les nations.5 » Cette unification de l’humanité autour du drapeau américain, en pleine Guerre Froide, n’a pas échappé à l’esprit acéré de Norman Mailer qui commente : « Il faut voir dans une telle piété la plus belle schizophrénie de tous les temps.6 »

« L’autre temps » du cinéma

En fin de compte, Norman Mailer comme tous les autres journalistes ne pouvait écrire que sur des images et des sons rongés par les parasites. Or, c’est comme une représentation que l’écrivain décrit le paysage lunaire qui s’offre pour la première fois aux yeux humains lorsque la porte du Lunar Module (LM) s’ouvre enfin sur « un panorama de théâtre : le ciel est noir, mais le sol est brillamment éclairé, aussi brillamment que la rampe allumée d’un théâtre plongé dans l’obscurité.7 » Auparavant, Norman Mailer avait déjà usé déjà la métaphore théâtrale pour décrire l’éloignement du LM où se trouvaient Neil Armstrong et Buzz Aldrin du module de commande piloté seul par Michael Collins, la surface illuminée de la Lune défilant sous eux, se rapprochant lentement :

« On suit la Nationale Un, Mike », dit Armstrong. Un vol précédent avait donné ce nom à la route et on avait dû sentir dans la voix un peu de cet esseulement qu’on éprouve à rouler la nuit sur une grand-route, car ils étaient en scène, le rideau enfin s’était levé, les projecteurs s’étaient allumés. Et c’était dans cette lumière qu’ils allaient marcher. Seulement cela devait ressembler plus à un rêve de théâtre à l’intérieur d’un théâtre, comme si le fait de s’avancer devant un public allait vous transporter dans un autre théâtre encore, la scène se divisait, les murs s’écartaient, laissant place à une nouvelle scène, à une entrée encore plus loin : ils avaient dû, au cours de leur voyage depuis la Terre, sentir ce passage dans un isolement au sein de l’isolement, et maintenant qu’ils se trouvaient tout seuls dans le LM en suivant la Nationale Un ; dans une demi-révolution ils allaient commencer à descendre, une nouvelle scène allait apparaître, la rampe allait s’allumer sur le plancher de la Lune.8

Survol de la Lune par le LM, photographié par Michael Collins lors de la mission Apollo XI (NASA, 1969).

Survol de la Lune par le LM, photographié par Michael Collins lors de la mission Apollo XI (NASA, 1969).

Comment, en effet, ne pas être tenté de réduire dans les limites d’une représentation un événement où il est si difficile de projeter, dans le vide de l’espace, l’être humain ? Le complot est, à ce titre, la fiction du terrien qui ne peut se résigner à accepter comme un fait ce qui relevait il y a peu de la pure imagination. « Vous êtes là-bas, poursuit le Président des États-Unis de Capricorn One, là-bas il faut plus de vingt minutes à la lumière pour vous atteindre, et on peut dire non seulement la lumière, mais aussi le temps. » Dans ce film, on le sait, cet autre temps est celui du cinéma. Les télévisions du monde entier montrent les astronautes de Capricorn One sur Mars, puis la caméra de Peter Hyams s’éloigne du scaphandre en gros-plan de l’un des astronautes pour révéler petit à petit le studio où a lieu le tournage, sous l’œil attentif de deux silhouettes menaçantes, tandis que s’achève le message du Président des États-Unis :

Vous êtes dans un autre temps mes amis. Maintenant, nous ne serons jamais plus les mêmes. Car ce moment, plus aucun autre moment de notre histoire aide les hommes dans le monde à réaliser que nous faisons partie d’une planète qui fait elle-même partie d’un système qui fait partie de l’univers. Nous sommes des particules d’énergie capables de mesquinerie, mais aussi capables de grandeur. Nous savons combien nous pouvons être mauvais. Mais vous, hommes de Capricorn One, vous prouvez combien nous pouvons être aussi merveilleux. Vous montrez les hauteurs que nous pouvons atteindre. Vous avez franchi la dernière grande frontière.

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Cette « dernière grande frontière » qui était exaltée par John F. Kennedy au moment de son appel à l’envoi d’un homme sur la Lune n’est, dans Capricorn One, que celle d’un désert situé à cinq cent kilomètres de Houston, Texas, où on reçoit leur image. « Vous êtes la vérité, dit le Président aux astronautes sur Mars, et, bien davantage, vous êtes la réalité » : ce double-langage est une invitation au décodage, qui mettrait à jour une vérité cachée dans un désert terrien. Ce dernier est le lieu des fantasmes conspirationnistes depuis que, face au désert lunaire sans atmosphère, Buzz Aldrin se rappela avoir pensé : « Bon sang, si je ne savais pas où j’étais, je pourrais croire que quelqu’un a créé ce paysage quelque part dans l’Ouest pour nous faire effectuer encore une simulation.9 » Cette phrase trace un lien persistant entre l’espace réel et sa simulation (dans le désert du Nevada ou sur un écran de cinéma), mais aussi entre l’ancienne frontière de l’Ouest Américain et la « nouvelle frontière » de l’espace, selon l’expression employée par John F. Kennedy.

Une « nouvelle frontière » cinématographique

En invoquant la nouvelle frontière de l’espace interplanétaire et en la confrontant à l’ancienne frontière du désert américain, Capricorn One brise le mythe fondateur américain sur laquelle se fonde le discours de rassemblement du Président, plaçant l’un et l’autre sous le signe de la fabrication par le cinéma. La suite du film rend explicite ce rapport, lorsque l’un des astronautes laisse un indice lors d’une pseudo-conversation télévisée entre la Terre et Mars : un lieu, une ville Far-West fantôme censée être le précieux vestige d’une époque fondatrice mythifiée, où il assista au tournage d’un western avec son épouse et ses enfants. C’est là qu’il se rendit compte du pouvoir de mystification du cinéma. Le journaliste comprend que l’astronaute signifie par cette anecdote que l’expédition vers Mars n’est qu’une image de cinéma, comme celle du Far-West véhiculée par les westerns. Au terme d’une course-poursuite très convenue dans le désert, semblable à celui des premiers essais de fusées ou de Mars, au terme d’une lutte pour la survie contre des hélicoptères armés et des animaux menaçants (serpents et scorpions), l’un des astronautes aidé du journaliste parvient à rejoindre le lieu où la légende est en train de s’imprimer.

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

« Nous ne vous oublierons jamais. Nous vous serons toujours reconnaissants » avait dit le Président à la fin de son message enregistré à l’attention des astronautes de Capricorn One. Certes, leur image ne sera pas oubliée, mais on imprimera la légende et on oubliera la réalité, suivant le conseil de L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1958). Un technicien de la NASA se posant trop de questions est ainsi complètement effacé des registres de l’organisme, son appartement devenant celui d’une femme censé l’habiter depuis déjà un an ; ne pouvant s’inscrire dans l’image conçue par les créateurs du complot, cet homme indiscret a été oblitéré. Les États-Unis rendent hommage aux astronautes ayant posé le pied sur Mars comme, à ses morts tombés au combat, la patrie est reconnaissante. C’est du moins ce qui est gravé dans le marbre des monuments aux morts, génériques froids et poignants, bornes d’un « autre temps » qui n’est plus le temps ― la mort.

C’est le réel, l’authentique, qui surgit au cours de la cérémonie funèbre en hommage aux trois astronautes, censée graver leurs noms dans le marbre de l’Histoire : Capricorn One s’interrompt en effet lorsque l’astronaute supposé enterré court vers son épouse, sous les yeux éberlués de l’assistance et devant le témoignage des caméras de télévision. Comme revenu à la vie, il incarne la preuve du mensonge de la NASA. Il court en un ralenti très saccadé, cet effet majeur étant producteur d’un « autre temps », le ralenti ayant été massivement utilisé auparavant, rappelons-le, pour mettre en scène la faible pesanteur martienne. Cet « autre temps » n’a jamais été celui de Mars, contrairement à ce qu’affirmait le discours du Président des États-Unis : il est celui de l’image cinématographique. Ambitieux et maladroit, Capricorn One est son éloge critique, recourant à ses artifices pour dénoncer les mensonges de son temps (réels ou fantasmés) à travers la fiction.

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Image du film Capricorn One de Peter Hyams (1978).

Article publié le 30 mai 2018.


1 Cf. Ancré Lebeau, L’Espace, Les enjeux et les mythes, Paris, Éditions Hachette Littératures, Collection « Sciences », 1998. Résumé des arguments de l’auteur dans mon article « Pourquoi aller dans l’espace ? », 27 octobre 2010.

2 Analyse du film par François-Olivier Lefèvre, Dvdclassik.com, 30 juillet 2009.

3 Norman Mailer, Bivouac sur la lune, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection « Pavillon poche », traduction de Jean Rosenthal, 2009 (première édition originale en 1969), p. 610.

4 Cité par Norman Mailer in ibid., p. 546.

5 Ibid., p. 546.

6 Ibid., p. 546.

7 Ibid., pp. 536-537.

8 Ibid., pp. 493.

9 Cité par Norman Mailer in Ibid., p. 537.