Plan de l'ouverture et de la clôture du film Blue Velvet

Blue Velvet et Twin Peaks, les villes étranges de Lynch

Après les monstres bouleversants, car si humains, de ses deux premiers longs-métrages, David Lynch amorce une nouvelle phase dans sa carrière, avec deux œuvres qui vont faire rentrer l’adjectif lynchéen dans le vocabulaire critique : le film Blue Velvet (1986) et la série Twin Peaks (1990-1991) qui sera suivie du film Twin Peaks : Fire Walk with Me(1991). Du grandiose ratage de sa première et unique superproduction, Dune (1984), il est resté de brèves étincelles, la révélation d’un acteur qui sera les inoubliables Jeffrey de Blue Velvet et agent Cooper Twin Peaks (l’excellent Kyle MacLachlan), et une thématique, le lieu unique comme champ de découvertes étranges, véritable centre de gravité du film.

"Welcome to Twin Peaks", générique de la série de David Lynch

« Welcome to Twin Peaks », générique de la série de David Lynch

La contamination des utopies américaines

Le lieu unique et étrange a pris la forme d’une petite ville américaine en apparence paisible, près de bois qui constituent la matière première principale (dès Blue Velvet, en effet !). Une petite ville qui est située quelque part au Etats-Unis, dans le nord (Twin Peaks se trouve près de la frontière canadienne), entourée d’une nature qui semble comme un sas entre l’intérieur et l’extérieur. Il me faut ici rappeler que les utopies sont toujours déconnectées du monde extérieur et de ses contraintes. Par définition, l’utopie est un non-lieu, elle existe nulle part, coupée du reste du monde pour ne pas être contaminée par ce dernier. C’est une image rêvée, parfaite, réalisée.

Pour construire un monde idéal, il ne faut pas de passé, pas de faits qui peuvent refluer et souiller ce monde. Il ne faut pas de contrainte extérieure, et contrôler fermement l’entrée du monde utopique. Ce qui est permis par l’éloignement géographique, à l’image des Mormons s’installant le plus loin possible, dans l’Utah.

Image du générique de la série Twin Peaks de David Lynch

Image du générique de la série Twin Peaks de David Lynch

La nature est une ceinture de protection naturelle qui pourtant se révélera, dans Twin Peaks, fortement inquiétante, menant au monde du mal, la « Black Lodge ». Ce qui n’est pas étonnant puisque si le monde extérieur est considéré comme étrange, car étranger, il menace de contaminer ce petit monde clos de Blue Velvet ou Twin Peaks en y apportant la perversion et le crime, mais aussi les forces incontrôlables du monde sauvage naturel.

Chez David Lynch, le vent qui souffle et remue les cimes des pins a remplacé les cris des Indiens qui entouraient les colonies mormones. Il y a dans l’œuvre du cinéaste l’expression des rêves et des craintes des pionniers américains qui, voulant accomplir leur œuvre civilisatrice, se retrouvaient noyés dans un territoire sauvage immense, indéchiffrable, et menacés d’être à nouveau rattrapés par les maux de la société qu’ils avaient quitté. Durant toute la recherche du meurtrier de Laura Palmer, puis de la « White Lodge », David Lynch dans la série Twin Peaks ne cessera de mettre en scène cette pénétration inquiétante de l’étrangeté, de l’extérieur, dans le monde clos de la petite ville. Le bordel « One Eyed Jacks » n’est-il pas situé à la frontière avec le Canada ?

Image de Twin Peaks, série de David Lynch

Image de Twin Peaks, série de David Lynch

Des cartes postales pourrissantes

La force de Blue Velvet et de la série Twin Peaks serait extrêmement réduite sans cette excitation quasi permanente des sens dans ces petites villes idéales de papier glacé où se situent leurs intrigues. Gros-plan des matières, formes émergeant de l’ombre, mouvements des choses, de la nature en particulier, tous ces éléments participent de l’étrangeté d’immersion de ces œuvres (voir mon article sur Dune pour une brève définition de cette notion).

L'oreille coupée du film Blue Velvet de David Lynch

L’oreille coupée du film Blue Velvet de David Lynch

La série Twin Peaks prolonge le travail accomplit précédemment par David Lynch dans l’angoissant Blue Velvet où une oreille coupée trouvée dans un champ conduira le héros et son ingénue petite amie (voir l’analyse de Cécile Desbrun, Blue Velvet, enquêter sur le monde) à pénétrer sous la surface de sa petite ville où tout est beau et gentil. Les gros plans de l’oreille coupée pourrissante brisent la surface du monde en mettant à jour ce qui a été tenu caché par-dessous. Le gros-plan de l’abject, comme l’écrit Philippe Fraisse, « remet en cause le rideau conceptuel qui rend notre vie vivable et notre terre habitable » (Philippe Fraisse, « La place du fou, L’horreur selon Lynch, quelque part entre Lovecraft et Stephen King », Positif n°521/522, juillet/août 2004).

Kyle MacLachlan dans le film Blue Velvet

Kyle MacLachlan dans le film Blue Velvet

Il ne s’agit pas seulement de l’émergence des pulsions de vie et de mort camouflées par le puritanisme, mais de la nature même du monde. Ainsi le voile qui recouvre le monde est déchiré et nous voilà confrontés à l’horreur de la vérité : le changement. C’est le temps qui devient visible par son action de putréfaction et de modification du monde. Le lieu se métamorphose alors, tout en restant unique : des quartiers sombres et mal famés apparaissent, reflux d’une société passée de la côte Est.

Le quartier mal famé du film Blue Velvet

Le quartier mal famé du film Blue Velvet

Le monde apparaît aux personnages et aux spectateurs avec un nouveau visage, il s’est métamorphosé jusqu’à devenir autre. A partir d’un cadre connu et rassurant, l’étrangeté d’immersion surgit, et les personnages découvrent que la petite ville stéréotypée de l’American Dream est devenue un territoire de cauchemar. L’extérieur s’insinue, ainsi un oiseau à la fin du film Blue Velvet entre dans le jardin du héros, un ver dans son bec. « C’est un monde étrange » disent les héros, ce qui signifie que le monde est plus que ce qu’il laisse paraître, et surtout qu’il est autre, qu’il n’est pas hermétiquement coupé du monde, malgré la boucle que referme le film, qui répète les plans de sa séquence d’ouverture.

L'oiseau et le ver à la fin du film Blue Velvet

L’oiseau et le ver à la fin du film Blue Velvet

A la frontière du fantastique

L’étranger, l’inconscient freudien, s’est révélé en nous-mêmes et a brisé les clôtures du monde unique. Peut-on résister à l’effondrement du monde ? Lorsque l’utopie est contaminée, notre image de nous-mêmes l’est-elle aussi ? L’étrangeté a en effet émergée au sein même des personnages, révélant leurs failles, leurs fantasmes parfois effrayants, à l’image de Jeffrey de Blue Velvet qui découvre son attirance pour le sadomasochisme. Derrière l’image caricaturale, trop belle pour être vraie, il y a à la fin de Blue Velvet l’expression d’un espoir authentique de reconstruction de la communauté, par l’acceptation de l’étrange, l’étranger en nous-mêmes.

Caractérisé par cette étrangeté d’émergence, le fantastique hante les lieux, comme un spectre qui menace à tout instant de faire basculer le monde qui se voulait utopique, et déchirer le visage si lisse des personnages. Dans la seconde saison de Twin Peaks, déroutant et décevant de nombreux fans, David Lynch affirma la présence du fantastique, mettant en scène le passage d’un monde à un autre (la « White Lodge ») qui n’existe plus seulement en rêve, mais est réel : il est temps de partir. Sur la route du cinéma, seul capable de rendre visibles les modifications de l’espace-temps, David Lynch réalisant en effet par la suite quatre films parcourues par la figure de la route : Sailor et Lula (1990), Lost Highway (1997), Une Histoire vraie(1999) et Mulholland Drive (2001).

Kyle MacLachlan et Laura Dern dans le film Blue Velvet

Kyle MacLachlan et Laura Dern dans le film Blue Velvet

Version mise à jour et corrigée de l’article paru le 6 avril 2011 sur le blog de l’auteur, sous le titre Rétrospective David Lynch : monstres, lieu, route (1). Cet article n’aurait pas pu voir le jour sans les nombreuses conversations à bâtons rompus avec Cécile Desbrun, qui prépare un essai sur David Lynch, dont nous vous conseillons de lire les articles Blue Velvet, enquêter sur le monde et Les femmes fatales de Blue Velvet.