Néo se prend pour Superman dans Matrix Reloaded (Andy et Lana Wachowski, 2003)

Schizophrénie de la trilogie Matrix

Répondre aux attentes des clients des blockbusters tout en insufflant une réflexion critique sur le cinéma hollywoodien lui-même, c’est le difficile équilibre du contrebandier, selon l’expression de Martin Scorsese. Les « contrebandiers » sont les réalisateurs qui introduisent au cœur d’une production hollywoodienne une réflexion critique voilée sur les propre codes et moyens de représentation du film. La trilogie Matrix (Matrix, 1999, Matrix Reloaded et Matrix Revolutions, Lana et Andy Wachowski, 2003) est un bon exemple de tentative d’un cinéma de contrebandier visant à insuffler une réflexion philosophique dans le cinéma d’action. Action / réflexion, ou comment faire avaler deux pilules en même temps.

Action et réflexion : de la fusion à la dissociation

Par delà la simple mise en abîme, la trilogie Matrix présente deux niveaux en elle-même, qui correspondent à deux attentes du public considérées comme contradictoires que chaque film de la trilogie doit satisfaire : le blockbuster gorgé d’action et d’effets spéciaux, manichéen et tape-à-l’œil ; et la mise en abyme de ce dernier par une réflexion à la fois sur virtuel et le réel.

Hommage aux films de kung-fu hong-kongais dans Matrix (Andy et Lana Wachowski, 1999)

Hommage aux films de kung-fu hong-kongais dans Matrix (Andy et Lana Wachowski, 1999)

Andy et Lana Wachowski, créateurs de Matrix, ont souvent affirmé leur volonté, lors du premier opus, d’apporter une réflexion philosophique et des références culturelles à un film d’action inspiré par ceux de Hong-Kong. Ils se sont pour cela très fortement inspirés du film d’animation Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995), auquel ils ont allègrement volé le graphisme du générique (les codes verts qui tombent sur un fond noir, vous savez…). La création du concept de la Matrice ainsi peut être considérée de deux façon :

  • soit comme origine, et le film d’action hong-kongais en est en partie la représentation formelle ;
  • soit comme conséquence de leur désir de faire un film d’action et d’arts martiaux trop extravagant pour être dans un contexte réaliste, du moins pour le public occidental, la Matrice permettant alors de justifier après coup ces extravagances en le dotant de « crédibilité » (la Matrice ou tout est possible) et de « respectabilité » (le magma philosophico-culturel).

Au fur et à mesure de la trilogie Matrix, le projet initial des Wachowski (allier réflexion sur la représentation et film d’action) semble se diviser en lui-même : il n’y a plus de fusion entre « l’action » et la « réflexion », mais de longs tunnels de l’un juxtaposés à ceux de l’autre. C’était déjà en germe dans le premier film, mais cela a été accentué par la durée consécutive des deux films suivants (Matrix Reloaded et Matrix Revolutions) et par la débauche de moyens mis à leur disposition.

La division des spectateurs de Matrix

En raison de la dissociation à l’œuvre dans les films, le public se divise à son tour entre :

  • ceux qui ont compris le sens des obscures digressions philosophiques et peuvent regarder avec ironie (mais aussi désintérêt) les humains du monde « réel » se battre pour leur survie ;
  • et ceux qui n’ont pas su « lire » le film et qui applaudiront à la victoire des êtres humains, ou cracheront au contraire sur le manichéisme du film et sur son coucher de soleil dégoulinant de happy end, ce que n’ont pas manqué de faire de nombreux critiques…
Le coucher de soleil final de Matrix Revolutions (Andy et Lana Wachowski, 2003)

Le coucher de soleil final de Matrix Revolutions (Andy et Lana Wachowski, 2003)

La fin de Matrix Reloaded nous apprend que Néo a été programmé pour être Superman, et le monde réel n’est qu’une autre matrice, ce qui justifie le fait que Neo puisse y accomplir ses miracles (il stoppe les sentinelles à la fin du second volet)… Ceux qui ont dénoncé le coucher de soleil qui conclue la trilogie ont omis un point essentiel : il est créé par une petite fille au sein de la Matrice. « Je l’ai fait pour Néo. » dit-elle, car Néo est à l’image de ce coucher de soleil dégoulinant de poncifs : un personnage conventionnel, une création au sein d’une représentation.

Le virtuel existe toujours, et ne peut disparaître du film car ce dernier est une représentation. C’est très pertinent, mais le travail de sape des contrebandiers Wachowski est surtout perceptible par les étudiants et critiques de cinéma qui veulent bien se pencher sur ces films pour les disséquer, en zappant leurs interminables séquences d’action : s’agit-il de subversion subtile ou de prétexte permettant au film d’être « culturellement correct » ?

Marketing contrebandier

En proposant simultanément l’objet de la critique et cette dernière, les cinéastes ne font-ils qu’assurer leur position confortablement ? Il me semble que la fonction marketing de la « subversion » ne peut être niée, elle est partie prenante d’une industrie du divertissement qui tente de toucher tous les publics, à tous les degrés possibles. Ainsi, à la télévision américaine, n’est-ce pas la conservatrice chaîne de télévision Fox qui diffuse ses Simpsons si impertinents ? C’est un geste marketing (brasser large) et politique (faire acte d’ouverture d’esprit). Heureusement, la fraîcheur des Simpsons est presque toujours renouvelée : il y a un récit divertissant et sincère derrière le packaging.

Ce qui n’est pas le cas de la trilogie Matrix, selon moi car si elle continue à être intéressante à étudier, et si le premier film demeure impressionnant et fascinant, ses suites Matrix Reloaded et Matrix Revolutions contiennent trop de laideurs et de clichés pour les bonnes idées et les séquences habiles qu’ils contiennent toutefois. Ils n’échappent pas aux clichés hollywoodiens en particulier dans Matrix Revolutions qui offre aux Wachowski l’opportunité de réaliser un film de guerre (futuriste) avec tous les poncifs du genre. Je respecterai cette volonté de s’inscrire dans un genre si les réalisateurs ne semblaient pas en même temps dire au spectateur, en le noyant dans le torrent de scènes d’action interminables et de propos philosophiques alambiqués : « Tu es venu voir de la baston tiens, prends-en, t’en veux encore, vas-y, quand y en a plus y en a encore !… Regarde, soit content c’est le happy end !… Mais t’es trop con, t’as rien compris ! Notre film, on peut le comprendre qu’en l’ayant vu X fois avec le manuel de philo livré avec…»

La rave party mystique de Matrix Reloaded (Andy et Lana Wachowski, 2003)

La rave party mystique de Matrix Reloaded (Andy et Lana Wachowski, 2003)

Oui, ça aurait pu être grandiose, comme le fait si merveilleusement Mamoru Oshii, qui lui aussi n’est pas avare en scènes d’actions ni en digressions philosophiques parfois passablement obscures (Ghost in the Shell 2, Innocence, 2005)… Cet article peut amener à croire que je dévalorise le cinéma d’action, mais au contraire, c’est une certaine condescendance envers un genre qui ne prétend pas être autre chose que lui-même (à la différence de Matrix) que je veux montrer ici, mais il ne s’agissait peut-être qu’une erreur de dosage dans les désirs de réflexion et d’action des cinéastes, leurs interrogations d’adultes et leurs fantasmes d’enfants, aux commandes pour la première fois d’un budget titanesque. Peut-être que la dissociation cynique que j’ai décris ici n’était que le fruit d’une lutte sincère pour concilier des exigences (financières aussi, bien sûr) trop incompatibles pour que le résultat ne puisse être qu’un compromis délicat, rapidement indigeste. La suite de l’œuvre des cinéastes semble confirmer cette idée. Au final, il reste de Matrix une multitude de fulgurances qui ne sont pas à négliger, ainsi qu’un récit intéressant à étudier, c’est pourquoi je ne fais pas l’impasse sur cette trilogie dans mes écrits sur le cinéma de science-fiction, que je publie sur mon blog Éclats Futurs.

Version revue et corrigée de l’article paru le 21 septembre 2010 sur le blog de l’auteur, sous le titre La trilogie Matrix : la schizophrénie du contrebandier.