2009 : Lost Memories, représenter l’uchronie

Comme vous le savez peut-être, une série adaptant le roman Le Maître du haut-château de Philip K. Dick (1962) a été lancée. En attendant de voir si le pilote donnera lieu à une ou plusieurs saisons, il est intéressant d’analyser un film tel que 2009 : Lost Memories (Si-myung Lee, 2002) afin d’aborder les difficultés qui peuvent être rencontrées lors d’une adaptation du Maître du haut-château. Tout comme ce roman, 2009 : Lost Memories est une uchronie, c’est-à-dire une fiction mettant en scène une version alternative de notre Histoire. Situé en l’an 2009 d’un futur alternatif, ce film raconte l’histoire de deux policiers (un Japonais et un Coréen) qui découvrent que l’Histoire fut changée en 1909 en empêchant l’assassinat d’un gouverneur Japonais, permettant la création d’un monde où la Corée (non divisée) est englobée dans un Grand Japon, allié aux États-Unis lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Le Maître du haut-château en Corée

Le film 2009 : Lost Memories n’explique jamais comment cette alliance fut possible, il nous dit seulement que de ce fait les bombes atomiques n’explosèrent ni à Nagasaki ni à Hiroshima, tandis que la capitulation fut permise par la destruction quasi totale de Berlin. Le parti-pris de se focaliser uniquement sur la Corée et le Japon aurait pu donner lieu à la création d’un cadre uchronique passionnant, qui est seulement esquissé par le réalisateur Si-myung Lee grâce à une poignée de signes qui ne suffisent pas à créer un effet de réel : le sigle JBI (Japanese Bureau of Investigation), la maison traditionnelle Japonaise en pleine Corée, le quartier Coréen. Par quelques traits, le film 2009 : Lost Memories décrit un monde où les Coréens sont privés de leur indépendance, victimes sans s’en offusquer de l’occupation Japonaise, à l’image des Américains de l’Ouest dans Le Maître du haut-château. Les Coréens semblent avoir oublié tout sentiment d’appartenance à leur véritable nation, ils semblent vivre en harmonie avec l’occupant Japonais, comme le montre la scène de dîner chez le policier Japonais.

En vérité, la Corée a été tranquillement pillée, en particulier par la Fondation Inoué qui s’est appropriée le patrimoine culturel coréen. Un groupe d’indépendantistes cherchent à récupérer certains objets de la culture coréenne, transposition habile de la lutte contre les occupants. Il faut rappeler que la question de la survivance de la culture est au centre également du Maître du haut-château puisque les Japonais qui ont annexée la partie Ouest des États-Unis raffolent des objets typiquement américains, reliques d’un monde disparu. Mais plus le roman avance, plus les personnages se rendent comptent qu’ils sont peut-être eux-mêmes, et leur monde, anachroniques.

2009 : Lost Memories, entre action et prise de conscience

Par manque d’ambition, malgré des idées très justes, le film 2009 : Lost Memories ressemble à une série B malgré quelques séquences impressionnantes (la fusillade du début) et une réalisation efficace qui malheureusement tourne à vide en multipliant les longues séquences clip (le combat de kendo) et les effets de mauvais goût lorsqu’il bascule dans le fantastique avec la découverte des pouvoirs de la sculpture de l’«Âme de la Lune» qui permettent d’aller dans le passé. Un Indiana Jones croisé avec Retour vers le futur : heureusement, 2009 : Lost Memories demeure un divertissant honnête interprété avec conviction, bien que le hiératisme des personnages ne suffise pas à leur donner la dimension tragique que le réalisateur recherche. La musique, symphonique, tonitruante et lyrique voudrait élever le film au niveau des blockbusters hollywoodiens mais le mauvais goût des séquences les plus fantastiques la réduisent à l’état de présence bruyante et grandiloquente.

Dans ses œuvres les plus abouties, Philip K. Dick ne s’attache pas seulement au bon fonctionnement de ses intrigues, mais crée une atmosphère où il fait se mouvoir, parler et vivre ses personnages, ce qui est d’autant plus important que Le Maître du haut-château est l’histoire d’êtres qui semblent exister grâce au pouvoir de la fiction, des personnages qui sont en attente de leur propre disparition à la fin du roman. Les personnages de 2009 : Lost Memories ne semblent guère ressentir de vertige ou de frisson à la pensée de leur passé falsifié et de leur au-delà qui semble impossible à atteindre. Ce sont des hommes d’action, et même la réminiscence récurrente du héros Coréen s’inscrit clairement au sein de l’intrigue, de manière trop lisible, trop claire, trop efficace pour venir s’insinuer sourdement dans les pensées et saper les certitudes du héros. Privilégiant la longueur des scènes d’action, le réalisateur ne prend pas le temps nécessaire pour que le doute s’installe lentement.

Il faut pourtant du temps à l’esprit pour être contaminé, douter, rejeter, refouler et se défaire enfin de ses certitudes, c’est un long et subtil processus. Progressivement les personnages prennent conscience de leur condition, de la fiction où ils sont. Une fiction qui, comme l’a montré Hannah Arendt, n’est autre que le monde créé par le système totalitaire.

Retrouver le temps réel de l’Histoire

Tout retour à l’ordre réel de l’histoire est impossible dans Le Maître du haut-château car Philip K. Dick refuse tout moyen de déplacement temporel, à la différence de 2009 : Lost Memories qui se conclut sans surprise par un retour à son commencement (l’assassinat manqué), dans le but de rétablir la véritable histoire. Tout est bien qui finit bien. Une petite fille de 2009 sourit en voyant la vieille photographie jaunie du policier Coréen et de celle qu’il a aimé : cette petite fille porte en elle, sous la couche du présent de sa mémoire-palimpseste, une vague réminiscence de leur existence à ses côtés.

Une adaptation hollywoodienne pourrait difficilement se contenter de la fin atrocement frustrante du Maître du haut-château : le Yi-King annonce que le monde qu’habitent les personnages n’est pas le monde réel, révélation qui surprend à peine Juliana et l’écrivain Abendsen qui, au fond d’eux, tout comme Mr Tagomi ou Frank Frink, en avaient toujours eu la certitude. Philip K. Dick considérait lui-même que cette fin n’étaient pas satisfaisante car elle ne faisait que confirmer un sentiment que les personnages possédaient déjà. L’écrivain disait que le Yi-King qu’il utilisait lors de l’écriture du Maître du haut-château, l’avait conduit dans une impasse. Il écrivit une fin bouclant les intrigues laissées en suspens et montrant l’irruption des nazis dans le monde réel, puis la rejeta. En fin de compte, nulle autre fin n’était possible, car rien ne pouvait être plus fort que l’affirmation que ce monde n’est pas réel et que les personnages vont devoir continuer en vivre en connaissant la vérité, dans l’attente d’une brisure qui leur permettra peut-être de s’échapper. De même, il tentera vainement d’écrire une suite à ce roman des années plus tard.

Philip K. Dick s’est peut-être rendu compte que c’est l’ancrage de l’uchronie dans une réalité si proche de la notre qui fait sa force, comme un monde alternatif potentiel, et que tout irruption d’un élément de science-fiction ou fantastique briserait son troublant effet de réel. Les personnages du Maître du haut-château ne peuvent donc être les acteurs du rétablissement de l’histoire, à la différence des hommes d’action de 2009 : Lost Memories. Il y a en chaque personnage du Maître du haut-château une angoisse profonde, la certitude de leur impossibilité d’échapper à leur monde, un vertige qui peut être ressenti lorsque chacun d’entre nous se sent prisonnier de son existence.

Article revu et corrigé paru le 23 janvier 2011 sur le blog de l’auteur.

A lire pour plus de détails et une autre approche de ce film : La Reconstruction de l’histoire, de Philip K. Dick au cinéma coréen contemporain par Daniel Tron. Cet article m’a fait connaître ce film ainsi que le parallèle très intéressant avec Le Maître du haut-château.