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Pour raconter, il faut essayer de comprendre. Le monde, les gens, les autres, soi-même. C’est en posant un regard sur moi-même afin de comprendre les cheminements m’ayant amené à développer mes intérêts, mes obsessions, ma manière de voir le monde et de le représenter, que je peux amener enfants, adolescents ou adultes à entreprendre ce voyage à l’intérieur de leurs propres territoires. Recherche, création, transmission sont donc reliés, car j’ai autant besoin de transmettre que d’exprimer.

La transmission des savoirs et de la culture, sous des formes créatives et ludiques, occupe une place importante dans mon travail. Par des récits mettant en œuvre des capacités d’imagination, par des créations procurant le plaisir d’être et de construire avec les autres, mais aussi par mes interventions pédagogiques auprès de publics variés, j’essaie d’aider chacun à trouver sa place dans le monde, par des découvertes propres à satisfaire la curiosité et l’envie de comprendre.

Sorcières d’encre

Sorcière d'encre, film de Jérémy Zucchi

Il était une fois, dans la Montagne ardéchoise, six femmes arrêtées pour sorcellerie pendant l’automne et l’hiver 1519 : Agnès Colomb, Jeanne Chareyre, Catherine Lashermes, Béatrice Laurent, Catherine Peyretone et Catherine Vesse. Toutes étaient veuves, isolées, sans moyens de se défendre contre une population qui cherchait des boucs émissaires pour y déverser sa colère née des maux qui la frappait (maladie, mauvaises récoltes, pillage par les troupes armées…). Ces six femmes furent prisent dans la mécanique implacable des procès de sorcellerie.

Comme une épidémie, de sorcellerie, ce fut d’abord Montpezat-sous-Bauzon qui fut touché. Des voisins dénoncèrent Catherine Peyretone, laquelle dénonça d’autres prétendues participantes du Sabbat. Tandis qu’elle était interrogée (et sans doute torturée) sous l’autorité de l’Inquisiteur, Jeanne Chareyre était arrêtée au Roux, hameau situé un peu plus haut dans la montagne. Puis, c’est sur le plateau que des moines de l’abbaye de Mazan en profitèrent pour arrêter eux-mêmes, et parfois même torturer, Agnès Colomb, Catherine Lashermes et Béatrice Laurent. Pour quelles raisons? Ce film va tenter de décrypter le système de création et de propagation de cette « épidémie » de sorcellerie. Tout en étant étayé par les faits historiques, il laissera de l’espace au réinvestissement, par moi-même cinéaste, par des artistes et par les populations de ces villages, de ces histoires.

Sorcières d’encre est très personnel pour moi, bien qu’évoquant des faits qu’on pourrait croire ensevelis par le temps. Mon premier film était un documentaire sur Catherine Peyretone, qui selon la tradition populaire mourut sur le bûcher le 12 octobre 1519. C’était un petit film co-réalisé dans le cadre de l’atelier de réalisation vidéo de mon collège, situé dans ce village. Neuf ans plus tard, j’ai décidé de refaire un film à partir de cette histoire, retournant sur les lieux que nous avions filmé maladroitement avec une caméra S-VHS. Je n’étais plus un adolescent, désormais, mon regard avait changé, et ma pratique s’était développée. Un petit film a été tourné par fragments pendant plusieurs années avec ma caméra personnelle, comme des notes prises avec un stylo. J’ai pensé ce film sans scénario préconçu afin de découvrir par moi-même comment raconter cette histoire et ce que j’avais envie de transmettre à travers elle. J’en suis venu à la conclusion que l’histoire de Catherine Peyretone ne peut être dissociée du phénomène d’ « épidémie » de sorcellerie qui a atteint après elle le plateau ardéchois. Elle était un rouage écrasé d’un système qu’il importe encore aujourd’hui de comprendre.

Sorcières d’encre sera avant tout un film sur l’expérience personnelle de l’Histoire, faisant la part des faits historiques et des projections personnelles, telles celles de l’artiste Marianne Vinégla Camara se glissant dans la peau de Catherine Peyretone dans Brûlures vives. Comment peut-on s’identifier à des figures du passé, des femmes bannies de la société des hommes, dont nous ne possédons rien sinon les aveux (obtenus vraisemblablement par la torture) et les témoignages douteux? Le visage de la sorcière est l’enjeu majeur du film. Or ce visage, c’est le nôtre, puisque nous pouvons nous aussi un jour sombrer dans la démence ou être injustement accusés ; nous pouvons nous aussi être rejetés de la société des hommes.

  • Écriture et réalisation : Jérémy Zucchi
  • Durée : entre 52 minutes et 90 minutes.

Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée

Début du film, regardez la suite sur le site d’Eclore

Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée est un film documentaire filmé entre novembre 2010 et janvier 2011 sur la rencontre improbable des meilleurs danseurs de hip-hop au monde, les champions du monde Pockemon Crew, et du chœur classique Emelthée. Les uns vont s’ouvrir aux autres, les danseurs vont apprendre à chanter, les chanteurs à danser, et tous vont utiliser leurs différences pour créer une œuvre. La diversité comme acte créateur. Après une version de 52 minutes achevée en 2012, une version courte est montée en 2016 en raison de la difficulté de financer les droits des musiques interprétées par le chœur, après 4 années de recherches.

Rigueur et spontanéité s’allient pour créer une œuvre nouvelle, fascinante à filmer, qui est née en trois mois, d’une manière aussi imprévue que ce film. En effet, j’ai été contacté à la dernière minute par les compagnies pour suivre les répétitions, me laissant raconter l’histoire de cette rencontre. Le spectacle, conçu pour une unique représentation le 4 janvier 2011, était une opportunité à saisir pour les danseurs de la compagnie Pockemon Crew et pour le chœur Emelthée, tout comme le fut pour moi celle de réaliser ce film documentaire.

Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée est une petite utopie, l’espoir de la formation d’une communauté nouvelle, bien que comprenant très peu de discours sur la diversité culturelle ou le lien social. C’est en acte, par la création d’une œuvre, que cet espoir prend forme à l’écran, avec toute la spontanéité, les rires, mais aussi les tensions que les répétitions d’un spectacle implique. J’ai tenté de saisir à l’écran non seulement les mouvements des chorégraphies, mais des moments de complicité, de relâche, des instants de beauté entrevus dans chacun des deux groupes. Une Rencontre, Pockemon Crew + Emelthée est aussi le double portrait de la chef de chœur Marie-Laure Teissèdre et du chorégraphe Riyad Fghani, que deux parcours si différents ont fait se rencontrer, et donner naissance à une œuvre nouvelle.

Janoir, Une vie à peindre

Extrait du film (ouverture).

Achèvement d’un travail de plus de trois ans, le film documentaire Janoir, Une vie à peindre (co-réalisé avec Emilie Souillot) est une histoire de survies par la création, à travers le parcours d’un peintre Lyonnais aujourd’hui méconnu, Jean Janoir qui, a 73 ans, s’est mis à poursuivre son œuvre malgré la maladie grâce à l’ordinateur. De la peinture à l’huile aux brosses de Photoshop, en passant par la conception de décors d’opéras, l’architecture et l’écriture poétique, Janoir a toujours trouvé un moyen pour se relever, malgré les obstacles, malgré la maladie, pour continuer à créer. Janoir, Une vie à peindre est un film sur l’art, donc sur la vie, avec ses moments de rire, de lyrisme et de douleur. Et une mystérieuse femme en robe rouge qui traverse le film comme les sensuelles figures féminines de ses tableaux.

On trouve son chemin grâce aux gens qu’on croise. Je n’aurai pas entrepris le projet documentaire, Janoir, Une vie à peindre sans la rencontre d’Émilie Souillot, notre travail sur les montages de ses documentaires nous ayant donné envie de réaliser un film ensemble. Cette envie est elle-même née de la rencontre avec le peintre Jean Janoir et son épouse Michelle, dont nous sommes devenus les « petits-enfants de cœur »… Il s’agit pour nous, avant tout, du portrait de deux amis, décédés tous deux début 2012, avec lesquels nous partagions de longues discussions sur l’art, la musique et tant d’autres choses autour de verres de whisky, dans un brouillard de fumée de cigarette. Après leur décès, nous avons réunis certains de leurs amis pour qu’ils évoquent aussi leurs souvenirs, sans tomber dans une austérité cérémonielle que des amoureux de jazz tels que Jean et Michelle Janoir ne pouvaient que détester. Il est toujours question de temps, lorsque nous redécouvrons une peinture de dix-huit mètres carrées oubliée et abîmée, en particulier, mais il est toujours question de la vie.

Structuré en chapitres, Janoir, Une vie à peindre est composé de fragments de tout ce qu’une vie peut embrasser, de la découverte d’une vocation artistique à la lutte contre la maladie, en passant par les triomphes éphémères et les longues années où le peintre s’est retiré dans ce qu’il nommait son « trou », loin des vernissages. Si Jean Janoir ne pouvait plus marcher, nous, nous pouvions aller sur les lieux de son enfance à Mâcon, sur les bords de la Saône où nous pouvions caresser les roseaux, faire marcher et danser notre femme en robe rouge dans la nature et dans son atelier…

  • Ecriture et réalisation : Emilie Souillot et Jérémy Zucchi
  • Production : JPL Productions et Cinaps TV avec le soutien du CNC
  • Image et son : Emilie Souillot et Nicolas Folliet
  • Montage : Pierre-Louis Vine
  • Musique : Emilie Souillot, Elodie Poirier et Jérôme Bodon-Clair
  • Mixage : Miroslav Pilon
  • Durée : 52 min
  • Format de tournage : HD
  • Année : 2013
  • Plus d’informations et documents sur le site d’Eclore

Carnet de notes

Carnet de notes est une série de très courtes vidéos documentaires constituant des choses saisies sur l’instant, des instantanés, des ébauches de récits. Chaque vidéo sera constituée de plans tournés lors d’un seul jour. Le lieu et la date seront toujours mentionnés.

J’ai lu un jour : « Un réalisateur passe la plupart de sa vie à ne pas faire de films. » C’est pour échapper à cette malédiction que je me suis lancé dans le documentaire, qui permet de raconter des histoires parfois invraisemblables (car le vrai n’est pas toujours vraisemblable) avec des moyens très réduits. L’évolution technologique a permis d’aboutir, à l’heure actuelle, à des appareils hybrides permettant de photographier et de filmer avec une qualité épatante, comme les plus belles des plumes des calligraphes. Bien sûr, il faut ensuite savoir filmer, et trouver des sujets.

Avec Carnet de notes, je pars en quête de choses qui attirent mon œil, d’histoires, de faits, sans idée préconçues, sans écrire au préalable. Comme les notes d’un voyage, des brouillons d’idées surgissant de nulle part. La caméra et le logiciel de montage sont mes outils pour écrire, et de même que c’est en écrivant qu’on trouve ce qu’on veut écrire, et comment, c’est en filmant que le saisissement des choses s’opère pleinement, et que je commence à construire ma compréhension du réel dont témoigne le film documentaire.

Essai sur Blade Runner (en cours d’écriture)

Dessin au pastel d'après le film "Blade Runner"

Lorsque je dessine au pastel gras la voiture volante ci-dessus, j’ai 14 ans. Nous sommes en l’an 2000, et je fantasme sur les photos du film Blade Runner (Ridley Scott, 1982) que je n’ai pas encore vu. Dans l’attente, terrible, je reproduis maladroitement le spinner de Deckard frôlant les buildings de la mégalopole. Le film de Ridley Scott fut mon épiphanie esthétique dès que j’en découvris les images sublimes et cauchemardesques dans un hors-série de L’Express magazine, consacré en 2000 au cinéma de science-fiction. Un passage du critique Jean-Pierre Dufreigne retint mon attention :

Blade Runner reste la meilleure adaptation (et trahison) d’une œuvre du génie de la speculative fiction, Philip K. Dick, et tout dickien même intégriste avouera que le film dépasse la nouvelle [sic] qui l’a inspiré. La scène, nocturne, ocre, devant un piano, où Deckard comprend que la femme qu’il aime est un être artificiel, est d’une stupéfiante beauté : celle du désespoir qu’il va devoir affronter.

(Jean-Pierre Dufreigne, critique de Blade Runner, in L’Express le magazine, spécial Cannes, semaine du 11 au 17 mai 2000.)

Je n’avais pas encore quatorze ans, ni vu le film mais, inspiré par ces mots, je voulais connaître cette bouleversante beauté, puis lire l’œuvre originale, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? de Philip K. Dick (1968). Ma vie esthétique n’a certes pas commencé à la vision de Blade Runner, mais ce film en fut en revanche son plus puissant accélérateur : lorsqu’il passa à la télévision après tant d’attente, en 2000, la beauté cauchemardesque de ce film m’atteignit au fond du cœur jusque dans ma campagne ardéchoise. Malgré le brouillard de notre mauvaise réception, c’était une révélation esthétique intacte dont l’attente fut aussi intense que sa vision.

Je me souviens qu’une image de Blade Runner s’était déjà imprimée dans la mémoire de l’enfant de onze ou douze ans que j’étais, juste une petite photographie représentant Harrison Ford, reproduite sur le mauvais papier d’un magazine TV, et ce titre tranchant que j’étais incapable de décrypter. Je ne sais pourquoi j’ai immédiatement été attiré par ce nom et cette image, peut-être parce que je reconnaissais Harrison Ford, l’interprète de quelques-uns de mes films favoris, les Star Wars et Indiana Jones, ou simplement parce que de tous les films annoncés dans Télé Loisirs, c’était celui dont le résumé me faisait le plus fantasmer. Pensez, un détective qui doit retrouver des êtres artificiels meurtriers, illégaux sur Terre ! Mais Blade Runner possède des profondeurs plus vastes que le nombre de ses rebondissements, assez peu nombreux. En effet, par la reprise du schéma du roman fondateur de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), et l’imagerie de sa mégalopole aux langues et cultures mêlées qui invoquent la tour de Babel et la dispersion de ses constructeurs, Blade Runner réactualise la science-fiction en puisant aux origines même du genre, et par-delà au récit mythique de l’apparition de la vie, de l’homme, et au mystère de sa génération. Le film invoque, par l’adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick, les survivances qui traversent cette dernière.

Depuis le premier soir où j’ai vu à travers la neige hertzienne la replicant Rachel détacher ses cheveux, j’ai éprouvé le désir profond d’écrire sur ce film. J’étais un adolescent fasciné par le mystère du pouvoir d’attraction des images de ce film, que mes études de cinéma ont permis de nommer : photogénie, cette mystérieuse attraction qu’exerce certains sujets et objets sur une caméra, qu’a si bien décrit Jean Epstein. L’univers flamboyant de Blade Runner, si photogénique, est cauchemardesque. L’objet de cet essai que j’écris tente de comprendre la nature paradoxale de cette photogénie que j’ai ressenti si puissamment à la vision du film de Ridley Scott, même sur l’écran constellé de neige. Cet essai reviendra sur la création du film et analysera le travail d’adaptation du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? dont le film Blade Runner est une transposition à la fois autonome et complémentaire.